Cinéma Polar

Le Crime de l’Orient Express – Sidney Lumet

Ecrit par Loïc Blavier

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Murder on the Orient Express. 1974.
Origine : Royaume-Uni
Genre : Policier
Réalisation : Sidney Lumet
Avec : Albert Finney, Lauren Bacall, Sean Connery, Ingrid Bergman…

Quatorze passagers prennent place dans le wagon-couchettes de première classe de l’Orient Express, partant d’Istanbul vers Paris. Parmi eux, le célèbre détective belge, Hercule Poirot, qui au dernier moment a pu s’y trouver une place avec l’aide de son ami Bianchi, le directeur de la ligne. Connaissant la réputation de Poirot, un des passagers, Ratchett, le sollicite pour veiller à sa sécurité qu’il croit menacée. Poirot refuse, arguant de son manque d’intérêt pour le cas. Après une nuit bruyante dans les Balkans, le train se retrouve immobilisé par la neige en pleine campagne. C’est à ce moment que l’on découvre le corps de Ratchett, assassiné par de nombreux coups de couteau durant la nuit. Engagé par Bianchi afin d’éviter les tracasseries de la police yougoslave, Poirot doit solutionner cette affaire en utilisant les quelques preuves matérielles ainsi, et surtout, que les témoignages des douze passagers restants du wagon, auxquels s’ajoute le chef de cabine.

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Lentement mais sûrement, Sidney Lumet monte en puissance au cours de ces années 70 qui le verront enchaîner les succès critiques et commerciaux et s’attirer les plus grands acteurs du moment. Parmi ces derniers, Sean Connery, déjà associé au réalisateur pour La Colline des hommes perdus (1965), Le Gang Anderson (1971) et tout récemment pour The Offence (1973), qui servit de locomotive au casting quatre étoiles à cette adaptation du Crime de l’Orient Express, d’après le roman d’Agatha Christie qui étrangement n’avait pas encore été adapté au cinéma. Et n’eut été que pour la papesse du roman policier, celle-ci n’aurait pas vu le jour non plus. Échaudée par une vague d’adaptations qui ne la convainquirent pas, elle se refusait en effet à céder de nouveaux droits d’exploitation cinématographique. La rumeur dit que le producteur du film John Brabourne dû passer par l’entremise de son influent beau-père, le Lord Amiral Mounbatten lui-même, ex Vice-Roi des Indes et parent d’Elisabeth II, pour lui faire lâcher prise. Une fois cela fait, et avec Sidney Lumet à la tête d’un film scénarisé par Paul Dehn (Goldfinger, L’Espion qui venait du froid et toutes les séquelles de La Planète des singes des années 70…), Sean Connery fut embauché dans l’espoir que sa présence serve à attirer d’autres grands noms. Le stratagème fonctionna, et un film dont le casting accueille en plus de Connery Lauren Bacall, Ingrid Bergman, John Gielgud, Martin Balsam, Jacqueline Bisset ou encore Richard Widmark ne pouvait passer inaperçu. En revanche, il pouvait passer à côté de son sujet comme le faisaient à la même époque les films catastrophe qui, souvent auréolés d’une semblable pléiade de stars, échouaient à marquer durablement les esprits. Mais il est vrai qu’ils n’avaient pas Sidney Lumet à leur tête.

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S’il y a bien un réalisateur qui s’accommoderait mal d’un rôle de faire-valoir à destination de stars égocentriques, c’est bien Sidney Lumet. Ancien acteur, formateur d’acteurs et metteur en scène venu au cinéma via Broadway, il sait mettre en lumière les prestations de ses comédiens et les mettre au service de ses propres ambitions, et non forcément des leurs. C’est le genre de réalisateurs vers lesquels se tournent des acteurs consciencieux et ne voulant pas se reposer sur leurs lauriers. Et Le Crime de l’Orient Express est un cas d’école en la matière : de part la nature même de son intrigue, un huis-clos de luxe dans lequel un détective doit trouver qui est l’assassin -ce qu’il fait principalement avec des interrogatoires séparés-, le film est une invitation pour chaque acteur qui y figure à y faire son numéro pour convaincre leur interrogateur (et le spectateur) de son innocence. En somme, les acteurs conviés jouent des passagers qui jouent la comédie. Et le détective lui-même, Hercule Poirot (campé par un Albert Finney grimé pour apparaître 20 ans de plus), est du genre à se transformer face à ses interlocuteurs qu’il souhaite pousser à la faute par un habile stratagème intellectuel. Il aura lui aussi droit à son propre numéro original au moment de dévoiler ses conclusions. Plus que toute autre roman d’Agatha Christie, celui-ci fait la part belle aux entreprises de manipulation. Pas un personnage n’y est vrai, tous ont des secrets à dissimuler. C’est pourquoi Le Crime de l’Orient Express était fait pour accueillir une brochette d’acteurs qui se glissent individuellement dans la peau de personnages aussi théâtraux que disparates. Sean Connery dans le costume d’un chevaleresque militaire anglais défendant la réputation d’une lady jouée par Vanessa Redgrave ; Anthony Perkins joue un névrosé en quête d’une mère de substitution ; Lauren Bacall joue aux excentriques caractérielles ; Ingrid Bergman une missionnaire suédoise attardée, tels sont quelques un des spécimens réunis dans le train… Les acteurs n’ont pas été choisis par hasard, et plusieurs d’entre eux évoquent des personnages qu’ils ont interprétés dans le passé ou des profils de personnages auxquels ils sont associés. Sidney Lumet s’invite même à la fête en plaçant dans la bouche de Sean Connery une réplique évoquant 12 jurés… Le spectacle offert par chacun des personnages interrogé par Poirot est savoureux -Ingrid Bergman en a même obtenu un Oscar du meilleur second rôle- et il est évident que le réalisateur aussi bien que les acteurs ont pris un malin plaisir à se fondre dans une version appuyée et caricaturale de leur propre image. L’ambition humoristique saute aux yeux, le fantasque Poirot lui-même faisant tout pour conduire ses interlocuteurs à la faute en se transformant, pouvant aussi bien se déchaîner (avec Mary Debenham / Vanessa Redgrave) qu’être mielleux à souhait (avec la vieille comtesse, par exemple). Bien sûr, en fonction de la nature de chacun des passagers, certains pourront davantage ressortir que d’autres, et les différents styles s’enchaînant l’un derrière l’autre séduiront aussi en fonction des goûts de l’auditoire. Mais ce sont aussi ces confrontations ou associations de personnalités qui font le sel du film de Sidney Lumet, et ce dans un registre bien moins grave que celui adopté par 12 hommes en colère.

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Toutefois, il y aussi eu mort d’homme dans le justement nommé Crime de l’Orient Express. Sidney Lumet ne se désintéresse pas de ce dossier dont la résolution reste toujours un objectif en vue. S’il y a quelque chose d’hitchcockien dans son film, il ne joue pas pour autant la carte du McGuffin. En revanche, la dédramatisation est clairement de mise, ne serait-ce que par l’inhabituelle antipathie qu’inspire la victime (jouée par Richard Widmark dans un rôle foncièrement ingrat), en contraste avec la sympathie qu’inspirent les autres personnages. Ce faisant, le réalisateur prend le contrepied des conventions du cinéma policier, et c’est par ce biais qu’il prépare le terrain à ses acteurs qui n’ont alors plus à se soucier de l’éventuelle décrédibilisation sur laquelle peut déboucher leurs prestations. Mais il ne s’agit pas uniquement de préparer le terrain : tout du long, Lumet s’évertue à ironiser sur ce meurtre commis dans le cadre civilisé et même quelque peu snobinard offert par un Orient Express (de première classe) reconstitué avec luxe et qui, bloqué au milieu de nulle part par la neige, n’en apparaît que plus feutré. Ainsi, les flashbacks remontant à la nuit précédente, celle du meurtre, mettent l’accent sur une certaine incongruité. La pompeuse madame Hubbard qui se plaint avec son habituelle agressivité de la présence d’un homme dans son compartiment, la future victime qui appelle le conducteur pour lui dire qu’il vient de faire un cauchemar, ou encore Poirot apprêté pour la nuit qui passe son nez par l’entrebâillement d’une porte, tout cela sonne un peu vaudevillien. De même, les quelques indices matériels qui seront retrouvés le seront de façon pour le moins cavalière, comme cette robe de chambre à motif asiatique (semblable à celle que Poirot a aperçu la nuit fatidique, portée par une mystérieuse personne dans le couloir) retrouvée dans les propres affaires du détective. Le défi adressé à Poirot est celui d’un embrouillamini que le réalisateur se plait à mettre en scène progressivement, ce qui permet au spectateur de resté accroché non seulement au spectacle donné par les prestigieux acteurs, mais aussi à celui de l’intrigue policière en elle-même, puisque, que l’on ait lu ou non le roman d’Agatha Christie il reste toujours des choses à remarquer pour établir le tableau final. Le ressort à suspense du roman est préservé, et les quelques simplifications prises avec son intrigue ne prêtent pas à conséquence. Il n’est alors guère étonnant que la romancière ait fini par donner sa bénédiction à cette adaptation qui a su saisir tout le second degré du roman, repris à son compte par un metteur en scène qui se livre à une petite récréation au milieu d’une décennie dans laquelle il a grandement brillé.

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