Cinéma Drame

L’Agression – Gérard Pirès

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L’Agression. 1975.
Origines : France – Italie
Genre : Eté meurtrier
Réalisateur : Gérard Pirès
Avec : Jean-Louis Trintignant, Catherine Deneuve, Claude Brasseur, Philippe Brigaud, Franco Fabrizi.

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Sur la route des vacances, la famille Varlin se fait enquiquiner par trois motards désœuvrés. D’un tempérament sanguin, Paul leur tient tête, manquant d’en envoyer un dans le décor. Revanchards, les trois motards provoquent la sortie de route de la voiture familiale et rossent l’impudent, au point de lui faire perdre connaissance. A son réveil, Paul découvre les corps sans vie de son épouse et de sa fille. Compte tenu des faibles éléments dont elle dispose, la police se montre dans l’incapacité d’arrêter les agresseurs. Paul décide de les retrouver lui-même, aidé dans son entreprise par sa belle-sœur.

Aujourd’hui, le nom de Gérard Pirès est associé à des films « clé en main » plus volontiers orientés public adolescent (Taxi, Riders, Double Zéro). Or il serait dommage de limiter sa carrière à ce triste chant du cygne. Gérard Pirès a connu ses années fastes de 1969 (Erotissimo) à 1981 (Rends-moi la clé!), enchaînant les tournages avec un bel entrain et disposant de distributions pleines de surprises. Outre les vedettes Jean-Louis Trintignant et Catherine Deneuve, L’Agression peut ainsi s’enorgueillir de la présence au détour d’une scène de Daniel Auteuil, Valérie Mairesse, Etienne Chicot, Tony Gatlif, Daniel Duval ou encore Jean-Marie Poiré, alors leader du groupe Les Frenchies. Même Robert Charlebois y va de sa participation, lui qui assure par ailleurs la bande-originale – très seventies – du film. Des détails, certes, mais qui ajoutent une plus-value à ce film méconnu, qui lorgne du côté du film de vigilante en y apportant sa propre singularité.

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Le malheur qui s’abat sur la tête de Paul Varlin n’est pas sans rappeler ce qui était arrivé un an plus tôt au new-yorkais Paul Kersey. A l’instar d’Un justicier dans la ville, L’Agression relate le deuil difficile d’un homme que l’impuissance judiciaire maintient sur la brèche. Les convergences s’arrêtent là. Adapté du roman Sombres vacances de John Buell par Jean-Patrick Manchette, qui avait auparavant signé sa traduction, L’Agression ne développe aucun discours sécuritaire. Le film se borne à conter un fait divers parmi d’autres, en s’attachant aux répercussions que cela a sur la victime. Une victime dont on comprend le désarroi et la colère face à cet acte ignoble et pour lequel les motards font de parfaits coupables. Toutefois, les choses ne sont pas aussi limpides qu’elles en ont l’air. Jean-Patrick Manchette se plaît à nous plonger dans l’incertitude, à commencer par la personnalité de Paul Varlin. Il nous apparaît de prime abord sous le jour du bon français moyen, toujours à râler pour un oui ou pour un non. Il peste contre les automobilistes trop lents qu’il klaxonne allègrement, il se lamente des limitations de vitesse qui nuisent à sa moyenne horaire, critique le manque de nervosité de sa voiture et ronchonne quant à la piètre qualité du repas servi au resto-route, sans toutefois s’en plaindre à la direction. C’est un sanguin qui a parfois tendance à laisser ses nerfs lui dicter sa conduite. Il aurait pu feindre d’ignorer les facéties des motards mais son orgueil en a décidé autrement. Sous le coup de l’adrénaline, il a joué les casses-cous, leur tenant tête au volant de la familiale et pris plaisir à cela. Quelle part de culpabilité nourrit-il à cause de son attitude belliqueuse ? Difficile à dire. Sous le choc, Paul Varlin demeure impénétrable, comme absent. Il n’a pas le chagrin ostentatoire, ne versant aucune larme ni au moment de la découverte des corps, ni au moment des funérailles. Fidèle à lui-même, il multiplie les gestes d’humeur, cassant de dépit la vitre de sa portière, ou molestant des journalistes un peu trop empressés de tirer des conclusions hâtives. Paul finit par noyer ses idées noires dans l’alcool, catalyseur de ses plus bas instincts. Lui dont la femme et la fille ont subi les outrages de sombres pervers ne doit qu’à un singulier retournement de situation de ne pas franchir à son tour le Rubicon de l’ignominie machiste. Néanmoins, l’homme est marqué. Il finit par percevoir dans l’acte vengeur l’unique moyen de tourner la page, perdant en discernement et lucidité à mesure que sa mission vengeresse prend forme. Loin de ces justiciers désincarnés à la puissance de feu démesurée, Paul Varlin demeure humain, jusque dans ses côtés les plus sombres. D’un naturel désarmant, Jean-Louis Trintignant apporte énormément à un personnage qu’on ne peut jamais totalement détester, même lors de ses écarts de conduite.
Par ailleurs, Gérard Pirès évite la complaisance généralement de mise dans ce genre de productions. A celle-ci, il préfère les chemins de traverse, notamment en se concentrant sur l’étrange lien qui se tisse entre Paul et Sarah. Cette dernière l’avoue volontiers à son beau-frère « les petites filles ont toujours envie du mec de leur grande sœur ». Partant de là, elle s ‘ingénie tout le film à lui faire des avances, prenant plaisir à sa gêne tout en le mettant en boîte à la moindre occasion. Davantage qu’une simple allumeuse, Sarah est une femme en quête de liberté, bien décidée à profiter de ces tristes circonstances pour tirer un trait sur un mode de vie qu’elle abhorre. Lassée de devoir toujours correspondre à une image qu’on lui impose («Marre d’être sage, d’avoir de la tenue, d’avoir de l’allure »), elle agit par bravade pour que Paul la prenne au sérieux, à l’image de son esclandre – justifié – au restaurant du Sud Motel pour une bavette trop cuite. Elle ne veut plus de cette image de petite bourgeoise trop sage qui lui colle à la peau, souhaitant laisser libre cours à ses envies. Cela passe par un langage franc et sans fioriture qui a de quoi laisser coi le premier blouson noir venu. Incidemment, ces revendications sonnent comme un renvoi à la carrière de l’actrice. Il y a comme une envie sous-jacente de la part de Catherine Deneuve de changer de registre, de se diversifier. Cette même année, elle s’essaiera d’ailleurs au cinéma américain en prostituée de luxe dans La Cité des dangers de Robert Aldrich. Si elle demeure toujours un objet de fantasmes (mais n’est-ce pas là le lot des stars?), elle tend à jouer des personnages féminins peu à peu moins prisonniers du désir des autres. Dans L’Agression, son personnage se heurte à un mur, la passion ne pouvant rien contre l’obsession vengeresse de Paul. Cependant, la fin demeure suffisamment ouverte pour qu’un après soit possible, quand bien même Paul se soit rendu coupable d’actes répréhensibles. Sarah est décidément une femme déconcertante prête à pardonner toutes les incartades pour peu qu’elle y trouve son compte.

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Gérard Pirès n’est pas ce qu’on peut appeler un esthète. Sa mise en scène est brute, sans fioritures, presque agressive. Le drame qui touche Paul est retranscrit sans emphase, la caméra saisissant des instantanés de la scène de crime en quelques flashs traumatiques éclairés par la lumière des gyrophares. Sous l’œil du réalisateur, la transhumance estivale n’a plus rien de joyeux, se limitant à la monotonie des autoroutes et à la désolation des aires de repos. Les estivants sont filmés comme des bêtes à la limite de l’abrutissement, ingurgitant de la merde sans mot dire dans le fol espoir de goûter à un repos bien mérité. Dans cet incessant flux et reflux de frustrations larvées, les nerfs peuvent être à vif, et la violence jamais loin d’exploser. Avec L’Agression, Gérard Pirès décontenance jusqu’à l’imprévisibilité, concluant son récit comme il l’avait commencé, dans le chaos le plus total.

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