Cinéma Horreur

La Part des ténèbres – George A. Romero

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The Dark Half. 1993.
Origine : Etats-Unis
Genre : « d’après le best-seller de Stephen King »
Réalisation : George A. Romero
Avec : Timothy Hutton, Amy Madigan, Michael Rooker, Julie Harris…

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Depuis sa plus tendre enfance, Thad Beaumont aime écrire. Qu’il en fasse aujourd’hui son métier va de soi. Mais si le succès critique est au rendez-vous, ses livres ne touchent pas le grand public. Comme en réaction à ce semi échec, il se crée un double littéraire, George Stark, sous le nom duquel il signe de nombreux livres totalement décomplexés sur le plan de la violence et du sexe, mais au contenu très pauvre. Ces livres se vendent comme des petits pains et lui assurent, ainsi qu’à sa famille, un train de vie confortable. Le jour où la supercherie est découverte et qu’on le fait chanter, Thad décide de tout révéler à la presse et de mettre un terme à la carrière de George Stark. Sauf que ce dernier prend vie, n’acceptant pas d’être mis au rebut.

George Romero, Stephen King : deux noms viscéralement attachés au fantastique et dont l’association a fait rêver de nombreux producteurs. Dès la deuxième moitié des années 70, George Romero est approché pour adapter Salem au cinéma. Le brusque revirement des producteurs, qui décident d’en tirer un téléfilm, l’éloigne du projet. Ami et grand admirateur de Stephen King, George Romero va de déconvenue en déconvenue dès qu’il s’agit de réaliser l’adaptation de l’un de ses romans, même lorsqu’il s’est occupé de toute la mise en oeuvre (script, storyboard, découpage) comme ce fut le cas pour Simetierre. De ce fait, leurs noms n’ont réellement été associés qu’une seule fois, lors du film à sketches Creepshow avant que George Romero puisse enfin porter à l’écran l’un des romans de son ami.

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La Part des ténèbres occupe une place à part dans l’œuvre de Stephen King, puisque ce roman prend sa source dans le vécu de l’écrivain, à savoir l’existence puis la découverte de son double littéraire, Richard Bachman. Stephen King a toujours aimé placer le processus littéraire au cœur de son œuvre. La Part des ténèbres s’inscrit parfaitement dans ce registre, doublé d’un clin d’œil autobiographique, pour le plus grand plaisir de ses admirateurs. Ces derniers ne devraient pas être trop décontenancés par le film, dans la mesure où George Romero a tenu à coller au plus près du roman. N’ayant pas lu le bouquin, je me garderais bien d’aller plus avant dans des considérations pour puristes.

Si l’on excepte le début et la fin du film, La Part des ténèbres évoque davantage le « psycho killer » que le fantastique. Doté d’une vie propre, George Stark enchaîne les meurtres à l’arme blanche (hommage à Dario Argento, avec lequel il venait de collaborer pour Deux yeux maléfiques ?), tout en dispensant de ci, de là, quelques bons mots. Véritable émanation des mauvais penchants de Thad Beaumont, George Stark prend les allures d’un rocker ringard, tout droit sorti des écrits signés de son nom. George Romero tarde à nous le dévoiler, entretenant à loisir un suspense inutile. Etant le double de Thad, George possède les mêmes empreintes digitales, ce qui place le gentil écrivain en tête de la liste des suspects dressée par le shérif de Castle Rock, Alan Pangborne. Tout porte à croire que Thad souffre de schizophrénie, lointaine séquelle de sa tumeur cérébrale extraite durant son enfance, et qu’à ce titre, George n’a aucune existence concrète. Thad mènerait alors un combat plus mental que physique, dont l’issue entraînerait, quelle qu’elle soit, de fâcheuses répercussions sur le devenir de sa famille. S’il n’était pas aussi respectueux de l’œuvre originale, George Romero aurait sans nul doute joué sur ce registre moins spectaculaire. En l’état, il semble avoir éprouvé les pires difficultés pour se dépatouiller de George Stark, personnage qui l’intéresse peu. Il préfère s’attarder sur le quotidien totalement chamboulé de Thad, ce dernier se trouvant en quelque sorte dans la peau de Victor Frankenstein, contraint de constater qu’il n’a plus aucun contrôle sur sa création. Toutefois, George Stark existe, et il faut bien composer avec sa présence. Dès lors, de « psychokiller », le récit devient policier, Thad devant à tout prix prouver son innocence tout en préservant sa famille du danger. Et George Romero de clore son film sur la confrontation tant attendue entre l’écrivain et son double maléfique. Une confrontation plutôt sobre, qui a la bonne idée de ne pas perdre de vue l’idée directrice du film au profit d’une quelconque débauche de violence. La lutte entre Thad Beaumont et George Stark est avant tout une lutte d’égo, chacun d’eux estimant n’avoir plus besoin de l’autre. Leur duel se fera donc un crayon à la main. Les paroles s’envolent, les écrits restent.
Hormis une efficace opération à crâne ouvert au début, et la disparition de l’écrivain à la fin, George Romero fuit comme la peste tout effet gore. Il n’hésite pas à filmer en hors champ la plupart des meurtres commis par George Stark, ou à nous en dévoiler que le résultat. Lorsqu’il se décide à nous les montrer, il le fait de manière brève et directe. C’est sans doute dans cette mise en scène moins rentre-dedans et plus sage qu’il faut trouver la raison de son choix d’adapter La Part des ténèbres. A sa manière, George Romero est lui aussi double avec d’un côté le réalisateur condamné à mettre en scène des morts-vivants toute sa vie, et de l’autre, un réalisateur qui aspire à une horreur moins graphique et plus tangible. La Part des ténèbres mêle ses deux personnalités sans qu’aucune d’elles ne prennent le pas sur l’autre, pour un résultat bancal et décevant.

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Ce film marque les débuts d’un long passage à vide pour George Romero. Farouchement indépendant, il met un point d’honneur à ne réaliser que des films qui le motivent. Il faudra attendre le début des années 2000 pour revoir l’une de ses réalisations à l’affiche, en l’occurrence Bruiser, plutôt fraîchement accueillie. Le récent Land of the dead, loin de me rassurer sur ses capacités à se mouvoir dans l’industrie cinématographique actuelle, confirme qu’il demeure toujours autant prisonnier de ses zombies. Souhaitons-lui de s’extraire au plus vite de cette malédiction qui nous prive d’un passionné du fantastique en le cantonnant à la redite de ses oeuvres passées.

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