Cinéma Horreur

La Nuit déchirée – Mick Garris

Ecrit par Loïc Blavier

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Sleepwalkers. 1992.
Origine : Etats-Unis
Genre : Horreur
Réalisation : Mick Garris
Avec : Mädchen Amick, Brian Krause, Alice Krige, Dan Martin…

Mary Brady et son fils Charles (Alice Krige et Brian Krause) viennent tout juste d’arriver dans la petite ville de Travis, Indiana. Ils ne comptent pas y faire de vieux os… Comme d’habitude. Car les Brady semblent être les derniers représentants d’une race de monstres ancienne et décadente, les félidés, dont la survie ne dépend que de leur habileté à se repaître du sang des vierges. Or, les autorités s’accommodent fort mal de cette manie et les Brady préfèrent toujours mettre les voiles avant de se faire pincer. A Travis, Charles jette son dévolu sur Tanya Robertson (Mädchen Amick), une camarade de classe.

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Dans l’absolu, La Nuit déchirée aurait pu être un film brillant, peut-être même le premier exemple à ma connaissance de gothique sudiste dans le cinéma d’horreur. Tous les ingrédients étaient en tout cas en place pour décrire une histoire à la William Faulkner via un fantastique métaphorique. Un cadre de campagne américaine poussiéreuse, un côté suranné et languissant si bien représenté par le slow instrumental mélancolique Sleep Walk (de Santo et Johnny) voire le Boadicea d’Enya, une famille dont la puissance et la noblesse passées ont laissé place à une dégénérescence sous forme de relations incestueuses et enfin une auto-destruction en bonne et due forme née d’une histoire d’amour aux relents paradoxalement suicidaires. Je ne sais si tout ceci s’est retrouvé là par hasard ou si King (auteur du scénario original) et Garris ont bien eut en tête l’idée de faire dans le gothique sudiste (il est probable qu’ils n’aient voulu qu’emprunter l’atmosphère qui en est issue), mais toujours est-il que les premières minutes de La Nuit déchirée ouvraient la porte à un potentiel autrement plus aguichant que ce que le film deviendra par la suite, à savoir une série B inconsistante d’autant plus énervante qu’elle prend un malin plaisir à saccager tous les ingrédients cités. Ce qui ne chagrinera pas trop ceux qui se foutent pas mal d’un mariage entre gothique sudiste et cinéma d’horreur, car ceux-ci ne considéreront le film de Garris que comme un mauvais film de plus à son actif, mais qui pour les autres renforcera la déception. Enfin… Il ne fallait pas s’attendre à quelque chose d’aussi ambitieux pour une telle production, j’image. N’empêche qu’après avoir débuté d’une façon posée presque poétique, cette première collaboration entre Mick Garris et Stephen King tourne à l’aigre avec une rapidité et une force peu raisonnables. L’aspect très « 50s provinciales » (de Sleep Walk à la dégaine des personnages en passant par les voitures et le cinéma désert où se rencontrent Charles et Tanya sur fond d’un vieux tube rock des Contours) a beau être peu remis en question, le charme qui en découle ne peut qu’être perturbé par les errances de Garris, voire par ses pitreries. Et en tête de liste de ces défauts nous trouvons l’emploi récurrent et grossier du morphing, cet effet spécial alors en pleine émergence permettant entre autre des transformer un visage en un autre (en l’occurrence ici pour transformer la tête humaine des Brady en têtes de félidés). Tel un gamin, Garris en use et en abuse pour un oui ou pour un non, le plus souvent via des gros plans qui ne sont pas sans évoquer le générique des Guignols de Canal +. Et il l’emploi également pour faire disparaître une voiture ou pour qu’un des Brady devienne invisible, bref des choses qui ne puisent leur justification que dans la volonté de faire mumuse avec ce joujou. Le ridicule n’est pas loin, surtout que ce morphing -qui en était à ses balbutiements et avec le recul peine à convaincre- est à peu près le seul effet spécial employé, effets gores mis à part. Il y a bien le maquillage des félidés, mais pour y arriver, il faut bien en passer par le morphing. De là à dire que cette histoire de félidés n’est qu’un alibi il n’y à qu’un pas.

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Faisons-le en évoquant la mythologie que prêtent Garris et King à leurs monstres : ils en font des sortes de vampires, dont ils sont censés être les précurseurs venus de l’Égypte antique. Et ils ont peur des chats, les seuls qui puissent les détruire, ce qui explique les nombreux pièges autour de leur maison et ce qui nous vaut quelques scènes pas piquées des vers dans lesquelles Charles Brady se bat avec des chats sauteurs toutes griffes dehors (on songe alors au lapin tueur de Sacré Graal). C’est à peu près tout ce qu’il y a à savoir au sujet des félidés. Les relations incestueuses entre Mary et Charles ne mènent à rien, pas plus que l’extinction de leur espèce. Tout juste peut-on mentionner le mal-être de leur vie dans la solitude et la persécution. Mais que ceux qui n’aiment pas les monstres tourmentés ne s’inquiètent pas : cette caractérisation déjà très légèrement abordée n’apparaîtra plus que comme une méthode de drague dès lors que Charles aura révélé sa vraie nature à Tanya dans un cimetière, ce qu’il fait en lui sautant dessus pour boire son sang de vierge tout en l’assomant de sarcasmes freddy-kruegeriens. C’en est fait de la tonalité gothique : à partir de cet instant, La Nuit déchirée virera à l’absurde et tout ce qui aurait pu ressembler à un thème cohérent passera à la moulinette. C’est à dire que tout se résumera à une opposition classique entre les gentils et les méchants, avec ceci de particulier que les félidés étant imperméables aux balles la seule solution sera de s’arranger pour qu’un chat traîne toujours autours des Brady… Tanya sera très passive et se contentera de suivre les ordres de Mary, qui ne sera alors plus qu’une mère félidée possessive et revancharde, bien loin de la créature gothique qu’elle promettait être. Au milieu de cette bouillie de scénario plombée par des trous béants et des facilités déconcertantes, Mick Garris parviendra sans mal à caser ce pour quoi il est connu dans le milieu : son amitié. Une quinzaine d’années avant les Masters of Horror, le réalisateur fréquentait déjà du beau monde, notamment grâce à son émission télé de la fin des années 70 et grâce à sa spécialisation dans le making-of. On aperçoit ici Joe Dante, John Landis, Tobe Hooper et Clive Barker, ces deux derniers étant incorporés à une scène dans laquelle la caméra suit Stephen King jouant aux imbéciles (comme dans son sketch de Creepshow de Romero). Ou comment une scène entière est consacrée aux caméos… Sacré Mick. Les Masters of horror sont nés des repas organisés par Mick Garris avec ses amis du monde de l’horreur, et il n’est guère difficile d’imaginer que de tels repas aient déjà eu lieu sur le plateau de La Nuit déchirée. Jeune réalisateur de films d’horreur, dis-toi que la consécration viendra le jour où Mick Garris te demandera en ami Facebook. Au rayon des visages connus, La Nuit déchirée compte aussi Ron Perlman un an avant sa rencontre avec Del Toto, Glenn Shadix en rupture de Tim Burton et Cynthia Garris parce qu’elle devait sans doute participer aux fameux repas. Tout ce petit monde a rendu Garris heureux, visiblement au point qu’il en a oublié de réaliser son film, démarré avec de bonnes intentions et terminé en roue libre après avoir balancé des chats et des énièmes effets de morphing. C’est assez calamiteux…

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