Cinéma Drame Histoire

La Nuit de San Lorenzo – Vittorio & Paolo Taviani

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La Notte di San Lorenzo. 1982.
Origine : Italie
Genre : Odyssée lyrique
Réalisation : Vittorio & Paolo Taviani
Avec : Omero Antonutti, Margarita Lozano, Claudio Bigagli, Miriam Guidelli…

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Août 1944, en Toscane. Le village de San Martino est en effervescence. Alors que des bruits de plus en plus insistants courent quant à la proximité de l’armée américaine, l’occupant allemand ordonne à la population de se rassembler dans l’église. Devant ce qui pourrait bien s’apparenter à un traquenard, les villageois se réunissent clandestinement pour définir une ligne de conduite. Certains se rallient à la cause du prêtre et l’accompagnent dans sa demeure sacrée, tandis que les autres, à la suite de Galvano Galvani, décident de prendre la route pour aller à la rencontre des alliés. C’est leur périple que les frères Taviani se proposent de nous faire découvrir.

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La Nuit de San Lorenzo occupe une place particulière au sein de la filmographie de Vittorio et Paolo Taviani. Respectivement nés en 1929 et 1931 à San Miniato, ils ont tous deux connu une enfance et une adolescence fortement marquées par la guerre. Devenus réalisateurs, ils reviennent une première fois sur le drame de San Miniato (rebaptisé San Martino dans le film) à la faveur d’un documentaire sobrement intitulé San Miniato, juillet 44 (1954). Avec La Nuit de San Lorenzo, auréolé d’un Grand Prix au festival de Cannes 1982, il donne un tour plus intime à cet événement historique, entremêlant souvenirs et faits avérés.
« Souvenir » est justement le maître mot d’un film entièrement construit sous son égide. Il s’agit pour les frères Taviani, comme pour cette mère qui souhaite raconter son histoire à son enfant, de ne pas oublier les tristes faits qui ont marqué l’histoire d’un pays et de les transmettre de génération en génération. Toutefois, les cinéastes recherchent moins le réalisme historique que l’évocation lyrique des événements. Ainsi, même si la narration ne se circonscrit pas à son seul point de vue, les frères Taviani n’oublient pas que leur film épouse avant tout les souvenirs d’une petite fille. Il se créé donc souvent un décalage entre les réactions des adultes en fuite et les siennes. Lorsque les villageois assistent, incrédules, à la destruction de San Martino, une profonde tristesse mêlée à de la détresse se lit dans leurs yeux alors que ceux de Cécilia, la gamine, brillent de mille feux devant un spectacle qui lui évoque les feux d’artifices. Malgré la situation précaire, Cécilia demeure une enfant aux réactions idoines. Elle s’amuse d’un rien et s’adonne à la vengeance mesquine avec une évidente délectation (voir la scène des œufs, dont elle détruit les derniers sans se soucier de la faim qui les guette tous). Cependant, elle ne saurait rester totalement hermétique aux horreurs de la guerre, même si elle leur oppose le pouvoir de son imaginaire, nourri par les récits de son grand-père. Les frères Taviani s’autorisent alors quelques libertés qui font basculer le film en un récit homérique, héros à l’armure scintillante à l’appui, sans jamais que cela n’édulcore leur propos.
A travers cette odyssée, les frères Taviani nous brossent le portrait d’un pays désorienté, dans lequel la Guerre Mondiale a progressivement laissé place à une guerre civile. De fait, la figure de l’occupant allemand est quasiment inexistante, celle-ci se matérialisant essentiellement par leurs armes (le bombardement du village, la jeune sicilienne mourant sous les balles d’une mitrailleuse allemande). De tout leur périple, les villageois ne croisent au loin qu’une procession d’allemands vaincus. Quant aux G.I’s, ils se limitent à quelques silhouettes éparses comme lors d’une parenthèse aussi incongrue qu’emplie d’espièglerie entre des éclaireurs alliés et des gamines du groupe de villageois. Cette scène constitue une ultime bouffée d’oxygène avant une explosion de violence d’autant plus poignante que celle-ci témoigne de la scission de tout un pays. L’ennemi n’est plus tant l’occupant allemand que ces collaborateurs fascistes dont le zèle dépasse l’entendement. L’absurdité de la guerre éclate ici au grand jour dans un énorme foutoir qui voit des amis d’hier se tirer dessus, juste après avoir chacun pris des nouvelles de l’autre. L’affection se mêle à la défiance dans un maelström de sentiments contradictoires qui distend les relations entre les êtres. Véritable rouleau compresseur, la guerre détruit toutes les certitudes, brouille la frontière entre le Bien et le Mal. Néanmoins, elle peut aussi réussir à gommer les différences sociales, mettant tout le monde sur un même pied d’égalité. C’est le cas du paysan Galvano Galvani et de la fille de bonne famille Concetta que le poids des conventions sociales ont tenu trop longtemps éloigné l’un de l’autre. Un même dénuement et des épreuves traversées conjointement les rapprochent le temps d’une nuit, peut-être sans lendemain mais qui offre au film une conclusion apaisée et très belle.

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Fruit d’un lancinant souvenir, La Nuit de San Lorenzo ne se borne pas à n’être qu’un film testimonial. Si la gravité est bien évidemment de mise, les frères Taviani n’en font jamais trop, n’occultant pas les moments de grâce, les respirations comiques ou les élans de sensualité. La Nuit de San Lorenzo jouit d’une incroyable vitalité. En outre, il est d’une beauté plastique irréprochable. Véritable ode à la Toscane, berceau d’une grande partie de l’œuvre des deux cinéastes, ce film est une merveille pour les yeux, donnant la part belle aux paysages et à la nature environnante. C’est ce qui fait tout le charme de cette odyssée tragique au doux parfum bucolique.

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