Cinéma Drame Fantastique

La Mort en rêve – J. Lee Thompson

Ecrit par Loïc Blavier

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The Reincarnation of Peter Proud. 1975.
Origine : Etats-Unis
Genre : Drame paranormal
Réalisation : J. Lee Thompson
Avec : Michael Sarrazin, Jennifer O’Neill, Margot Kidder, Cornelia Sharpe…

Peter Cloud (Michael Sarrazin) souffre de rêves désagréables et récurrents qui ont la particularité de n’avoir aucun lien avec sa vie actuelle. Entre autres visions nocturnes, il assiste notamment au meurtre d’un homme assassiné nuitamment par une jeune femme, au milieu d’un lac. Ayant parlé dans son sommeil, Peter apprend de sa compagne Nora (Cornelia Sharpe) que la femme se nomme Marcia (Margot Kidder). Incapables de trouver une solution à son problème, les médecins dirigent Peter vers un parapsychologue, lequel, bien que captivé, s’avère impuissant. C’est par le biais du hasard que Peter va découvrir que l’endroit où l’amène ses visions, également reculées dans le temps, est une ville du Massachusetts. Il s’y rend donc avec la réticente (et bientôt repartie) Nora pour confronter ses rêves à la réalité. Ses recherches le mènent sur la piste de la famille Curtis et de leur secret familial. Quoi qu’il en soit, Peter est désormais sûr d’une chose : il est la réincarnation de Jeff Curtis, assassiné par sa femme Marcia il y a 30 ans, et ses cauchemars ne disparaîtront qu’en revisitant les lieux où ils se déroulent. Ce qu’il fera en avançant masqué avec la belle Ann Curtis (Jennifer O’Neill), fille de Jeff et Marcia.

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En attendant de finir sa carrière en compagnie de Charles Bronson, dont il deviendra le réalisateur fétiche peu après, John Lee Thompson se charge plus ou moins comme à son habitude d’une production dans l’air du temps. C’est à dire le film d’épouvante d’un certain standing. Nous sommes dans la période succédant à L’Exorciste, et le paranormal a le vent en poupe, y compris à Hollywood où William Friedkin vient de faire prendre conscience à tout le monde que l’on pouvait à la fois plaire aux critiques (du moins partiellement) et au public. Même les très rigides Oscars ont fini par nominer le film de Friedkin sur différents critères, dont le meilleur film. Une première pour un film d’épouvante. Il serait vain de nommer toutes les productions horrifiques, ou au moins liées au fantastique, qui ont suivi. Même des acteurs ou réalisateurs réputés s’y sont mis. A son niveau d’indépendant, La Mort en rêve fraye dans les mêmes eaux en soulevant le thème moins spectaculaire de la réincarnation, et en allant rechercher l’ex future star Michael Sarrazin (On achève bien les chevaux) auquel s’ajoutent deux actrices elles aussi promises à l’époque à de belles carrières, à savoir les pimpantes Margot Kidder (Soeurs de sang) et Jennifer O’Neill (Rio Lobo). De quoi se montrer respectable. Peut-être trop… Difficile de prédire avec un tel film que Thompson allait bientôt former un tandem avec le très rugueux Charles Bronson, tant il se montre timoré vis à vis d’un sujet qui certes ne laisse pas beaucoup de latitude au département des effets spéciaux pour faire étalage de son imagination, mais qui avait au moins comme potentiel le questionnement spirituel d’un homme qui fait de sa vie antérieure sa vie à venir. Le passé et le futur se mélangeant, le tout complexifié davantage par des questions de morale, via l’attitude à adopter envers Marcia et Ann. La différence d’âge (et de caractère) empêche Peter de forger une relation avec la première -avec lequel sa personnalité précédente avait de toute façon peu de choses à partager-, tandis que le grand amour vécu avec la seconde devrait inciter Peter à considérer l’aspect incestueux de l’affaire. Mais un inceste qui techniquement n’en est pas un, puisque réincarnation aidant, il ne repose pas sur l’angle génétique mais sur l’angle psychologique. Il y avait l’occasion de développer un questionnement certes un peu austère, pour ne pas dire auteurisant, sur les différentes sortes d’amour qui se seraient confrontées violemment à travers ce sujet reposant sur un tabou aussi peu illustré au cinéma que l’inceste. Sans non plus oublier que Peter n’est pas le seul concerné, et que le point de vue de sa compagne du présent, Nora, et celui de son ex famille aurait pu fournir quelque chose de tourmenté bien comme il faut. Bref, le point de départ fantastique pouvait déboucher sur quelque chose d’intelligent et de dérangeant. Mais inutile de s’emballer : Thompson fuit à toutes jambes devant cet éventail de possibilités qui il est vrai ne colle pas vraiment à sa vision du cinéma.

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Plutôt qu’à des confrontations, le réalisateur et son scénariste adaptant son propre roman (sa carrière est d’ailleurs bien fournie en scénarios pour séries télévisés) ont recours à de grossiers tours de passe passe. Ainsi, si Nora commence par accompagner Peter par compassion plutôt que par réelle curiosité, elle ressort volontairement de l’intrigue au motif que les recherches hasardeuses dans un patelin du Massachusetts n’ont aucun sens pour elle. Ce qui au strict plan logique est plutôt censé… Pourtant, une fois qu’elle a quitté l’écran, elle n’y revient plus, et Peter ne lui accorde plus jamais aucune pensée. La vie du « véritable » Peter Cloud n’existe tout simplement plus, elle s’est effondrée en une scène. L’épaisseur psychologique du personnage en prend un sacré coup, puisque dès lors il n’est plus que la nouvelle identité de son alter ego Jeff Curtis. Le parapsychologue tente bien de raccrocher les wagons, mais il se fait remettre à sa place par Peter au motif qu’il désire vivre sa vie normalement plutôt que de devenir une figure des médias. A ce stade, le concept de réincarnation n’a plus grande utilité, puisqu’il pourrait aussi bien s’agir d’un père déserteur de retour pour retrouver sa fille qu’il n’a jamais connu, sous l’œil d’une épouse qui ne le reconnait pas. Encore que… Les soupçons de Marcia sont vite éveillés par les connaissance anormales de Peter au sujet de Jeff.
Ce qui nous amène à une autre grande faille du scénario : le total désintérêt de Peter envers Marcia. Ayant appris par ses rêves le motif du meurtre (le mépris caractérisé impliquant adultères à répétition et violences conjugales), il n’a pourtant aucune considération à son égard. Ni pour se faire pardonner, ni pour revendiquer la nature de Jeff Curtis, et encore moins pour lui faire accepter la relation avec Ann (Peter ne se rend même pas compte qu’elle a des soupçons à son égard). Marcia est tout simplement zappée, un peu de la même manière que le fut Nora. Elle est juste perçue par lui comme la belle mère potentielle, alors qu’elle est probablement le personnage qui -outre Peter- disposait de la plus grande envergure. Hormis le parapsychologue qui est extérieur aux affaires de famille, c’est en effet le seul personnage à pouvoir faire le lien entre Peter Cloud et Jeff Curtis, et percevoir le lien contre nature entre Ann et lui. Ce dont Thompson a conscience, d’ailleurs, puisque les scènes les plus importantes (dont le dénouement) impliquent Marcia. Mais il ne fait rien pour l’impliquer : elle demeure passive, se bornant à accumuler les preuves en observant. Adoptant le point de vue détaché de Peter, le réalisateur ne dresse son portrait qu’en surface. Tant et si bien qu’au lieu d’être le personnage poignant qu’elle aurait pu être, Marcia n’apparaît que comme une sorte de vieille paranoïaque. Les seuls instants véritablement marquant la concernant sont sans aucun doute les flashbacks venus des rêves de Peter, qui nous la montre dominée par son ex mari effectivement abominable (dont une scène de viol qui est ce qu’il y a de plus dérangeant dans tout le film). Sans trop en faire, Thompson parvient à faire naître la compassion à son égard. On ne peut donc s’expliquer pourquoi il évite autant le personnage en dehors de ces fugaces visions du passé. Au passage, signalons que le choix d’appliquer à Margot Kidder un maquillage vieillissant pour incarner la vieille Marcia est assez malheureux : trop léger, trop caricatural, ce maquillage a bien du mal à cacher que Kidder a en réalité le même âge que Jennifer O’Neill.
Dans le fond, tous les défauts ont une seule et même origine : Peter file le parfait amour avec Ann et rien ne pourra l’en détourner. Non pas qu’il désire sciemment briser un tabou et se farcir sa propre fille sous le prétexte qu’elle n’est biologiquement pas sa fille, mais bien parce que Thompson fait de leur relation une simpliste histoire d’amour, comme si rien n’avait jamais uni les deux personnages. Dans l’esprit de Peter, la réincarnation n’existe plus, il n’y a que Ann, laquelle ne se rend jamais compte de rien. Peter ne se pose aucun cas de conscience, il a même cessé d’enquêter sur Jeff Curtis. Il est tout simplement obsédé par cette fille comme le serait un adolescent. Heureusement, Thompson évite l’étalage de niaiseries, mais n’empêche que le joli petit couple vivant sa vie sans rien d’autre à l’esprit nuit grandement à son film, dont le potentiel psychologique ne survit plus que par Marcia et par les rêves de Peter. Si ce dernier a encore conscience de son statut de réincarné, ce n’est pas pour douter de la bienséance de ses sentiments mais bien parce qu’il considère que seule une confrontation avec Marcia pourra le débarrasser des cauchemars qui subsistent. Et ce n’est certainement pas lui qui fera le premier pas. En un sens, si Peter n’est plus le Peter Cloud de Nora, il n’est plus non plus Jeff Curtis. Il veut vivre une troisième vie, dans laquelle il repartirait de zéro. Il se comporte comme si celle-ci avait déjà commencé, ce qui explique donc pourquoi il agit comme si Marcia n’existait elle-même pas. Thompson use vraiment de la facilité : si rien n’est vraiment illogique dans son film, il fait malgré tout l’impasse sur toutes les questions soulevées par son sujet, et à ce titre on peut lui en vouloir.

Les qualités sont malgré tout présentes dans cette Mort en rêve : on appréciera le rythme pesant et onirique (traversé par les flashbacks violents) associé aux recherches de Peter sur Jeff Curtis. La mise en scène aurait été parfaite pour le film malsain et grave que l’on espérait. Les acteurs sont tous excellents, que ce soit Michael Sarrazin en être lunaire et inquiétant, Margot Kidder en femme tourmentée ayant sombré dans l’alcoolisme ou Jennifer O’Neill en jeune femme innocente et radieuse, mais cela ne suffit pas à masquer le fait que le scénario est beaucoup trop peureux pour aborder son sujet de face (ou même de profil : il s’en détourne carrément). Le standing du film est indéniable, mais tout cela ne sert au final qu’à enrober une histoire d’amour obtuse tournant le dos à ses nombreuses implications.

 

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