Cinéma Guerre Histoire

La Grande évasion – John Sturges

Ecrit par Loïc Blavier

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The Great Escape. 1963.
Origine : Etats-Unis
Genre : Fait de guerre
Réalisation : John Sturges
Avec : Steve McQueen, Richard Attenborough, James Coburn, Charles Bronson…

Dans la lignée du Pont de la rivière Kwai et du Jour le plus long, voici venu en 1963 le dernier blockbuster de guerre : La Grande évasion. Tout aussi long (plus de deux heures et demi), lui aussi bardé de stars ou de trognes connues (dont James Donald, qui figurait déjà dans le David Lean), il déborde en fait de la simple épopée guerrière pour se rattacher à une tradition qui ne s’est pas éteinte, celle du véhicule à stars. Des vastes péplums des années 50 aux fresques en plusieurs tomes du XXIe siècle en passant par les films catastrophes de toutes époques, il est un représentant parmi d’autres des la démesure hollywoodienne. Ce qui ne préfigure en rien de sa qualité : si beaucoup de ces monuments sont restés en mémoire, combien ont réellement su utiliser à bon escient les personnalités qui y figuraient ? Réalisé par John Sturges, qui pour être habitué à la direction de stars ne s’est jamais élevé au rang de génie (il était plutôt du style de l’habile faiseur issu des studios), La Grande évasion essaie de tirer son épingle du jeu en jouant la carte de l’histoire vraie et, de là, de l’hommage bien mérité à des héros de guerre méconnus. Un hommage qui ceci dit n’est pas vraiment spontané, puisqu’il n’est que l’adaptation du livre signé Paul Brickhill, lui-même témoin et participant des faits que Sturges porte à l’écran.

Conçu selon les derniers standards de sécurité, le tout nouveau Stalag Luft Nord, géré par la Luftwaffe, est fin prêt pour accueillir ses futurs pensionnaires, des spécialistes de l’évasion. Tout un groupe d’anglo-saxons, anglais, écossais, américains, canadiens, australiens y débarque avec la ferme intention de se faire la malle une fois de plus. Sous la supervision de Bartlett, tout le monde met la main à la pâte, avec comme objectif de faire sortir pas moins de 250 hommes…

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Qui dit histoire vraie dit forcément fidélité à ce qui s’est réellement passé au Stalag Luft III entre le printemps 1943 (date où le projet d’évasion a commencé à être élaboré) et février 1944 (lorsqu’elle a eu lieu). D’où la présence pendant le tournage de véritables participants à « la grande évasion », histoire de recouper les faits déjà évoqués par Brickhill. La Grande évasion se veut réaliste et prétend retranscrire comme il se doit la conception des tunnels entre les baraquements et l’extérieur du camp. Après tout, l’histoire en elle-même est suffisamment rocambolesque pour éviter qu’Hollywood ne la refaçonne à sa sauce. Sauf que, pour exceptionnelle que soit cette évasion, peut-elle réellement permettre de faire vivre un film aussi long ? L’élaboration du plan et son exécution, sujet intéressant en soit, sont-ils réellement cinégéniques ? A ceci, il convient de répondre en jugeant sur pièce, puisque Sturges semble effectivement avoir respecté le déroulement des faits. Et sur le long terme, la réponse est non… L’évacuation de la terre par d’astucieux stratagèmes, les risques encourus dans la galerie réduite, et tous les détails importants qui gravitent autour de l’évasion (la surveillance des gardes, la fabrication d’outils, la conception de vêtements civils et de faux papiers pour l’extérieur…), tout cela intrigue au moment de leur énoncé et lors de la mise en route… mais ne constitue pas pour autant un spectacle qui se suffit à lui-même. Le défi titille bien l’imagination, mais assister pendant deux heures à sa concrétisation, finalement assez peu heurtée, beaucoup moins. Dans le cadre d’un livre d’histoire, pourquoi pas, mais vu dans le cadre d’un film de fiction, cela devient une affaire trop rondement menée, bénéficiant en outre -ce qui est là aussi hérité des faits réels- des largesses offertes par les conditions de détention. Tout en étant un camp hautement sécurisé, le stalag reste un camp géré par la Luftwaffe et non par la SS. Les conventions de Genève sont respectées, et il y règne même une certaine forme de respect corporatiste de la part du commandant allemand envers les officiers aviateurs ennemis. Liberté de réunion, activités libres, aucun travail imposé… Ce n’est pas le paradis, mais au moins les allemands demeurent en retrait. Tellement, en fait, que sous la caméra de Sturges ils en deviennent transparents. Ils sont bien là, ils surveillent, font leurs rondes, allument les projecteurs la nuit, inspectent de temps à autre les baraquements, et restent muets la plupart du temps. C’est à peu près tout. De véritables robots, et les quelques uns qui sortent très vaguement de ce moule le font en passant pour des andouilles : entre le garde qui se fait voler ses clefs par un prisonnier qui lui rend illico avec effronterie et un autre qui se laisse aller à l’épanchement face à un détenu qui ne cherche en fait qu’à voler ses papiers, on les prendrait presque en sympathie. Sans parler du commandant, qui dès les premières heures constate déjà que certains veulent prendre la poudre d’escampette, et par grandeur d’âme décide de ne pas prendre de sanctions (mais il est vrai que le plus haut gradé des détenus lui avait annoncé sans ambages qu’il serait vain d’essayer d’éviter les tentatives). Certains ont reproché au film d’avoir rendu les allemands trop inoffensifs… Le problème n’est pas là : si les conditions de détention étaient tolérables, pourquoi Sturges serait allé à l’encontre des récits de première main ? Non, le souci vient de la transparence des geôliers, dont l’intelligence est toute relative. Ce qui en filigrane sert aussi à faciliter la tâche du réalisateur, qui pour respecter globalement les faits n’en prend pas moins une certaine liberté créatrice avec ses héros, pour le coup conçus selon les normes hollywoodiennes en vigueur…

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Le plus grand défaut de La Grande évasion vient donc du décalage qui existe entre l’évasion en elle-même, réaliste et que Sturges peine à rendre vraiment intéressante, et les hommes hauts en couleur qui la conçoivent. S’il s’appuie bien sur quelques témoignages authentiques, il se sent forcé de grossir le trait de la façon la plus artificielle qui soit. Ainsi, le claustrophobe qu’était Paul Brickhill laisse place à Charles Bronson, montagne de muscles qui a creusé lui-même la plus grosse partie du tunnel pour finalement menacer de craquer devant les allemands peu avant le moment décisif. Citons aussi le personnage de Donald Pleasence, lui aussi atteint d’un mal soudain risquant de mettre en péril ses camarades en plus de lui-même. A croire que le danger vient surtout des évadés eux-mêmes… Mais le pire est certainement Steve McQueen, sans cesse condamné au frigo où il tue le temps en faisant rebondir sa balle de baseball. Yankee pur et dur, narquois, tête brûlée et même un peu rebelle à Bartlett qui chapeaute l’évasion, son personnage n’est pas loin d’être insupportable. Il est fait pour flatter la vanité américaine, qui d’ailleurs n’en avait pas vraiment besoin puisque Sturges a pris la liberté de mettre des américains partout (et de les faire défiler en grande pompe le 4 juillet !) là où dans la réalité ils avaient été contraints d’abandonner l’évasion du fait de leur transfert dans un autre camp. Pis : toute la dernière ligne droite du film rompt avec la réalité historique, et se résume en une successions d’aventures rocambolesques pour plusieurs groupes d’évadés dont bien entendu McQueen, qui réussit à faire accepter au réalisateur son improbable virée en moto truffée de plans iconiques au milieu d’un décor alpestre des plus grandioses. Hollywood dans ce qu’il a de plus saugrenu. Et au milieu de tout cela, il n’y a même pas de ressortissants norvégiens et néerlandais, alors que les seuls qui réussirent réellement à s’évader étaient de ces nationalités… L’hommage a vraiment bon dos, et quand bien même les grandes étapes de l’évasion ont été respectées, on ne sent jamais que Sturges s’est réellement intéressé à l’histoire autrement que pour donner un point d’appui à ses acteurs et un gage de respectabilité à son film. A travers ses allemands apathiques et ses héros charismatiques, il a en fait insufflé une bonne dose d’humour qui fait de La Grande évasion l’ancêtre de la série Papa Schultz qui verra le jour deux ans plus tard. Quoique cette dernière avait le mérite de jouer ouvertement la carte de la dérision, sans se fourvoyer dans des scènes à grand spectacle et surtout, sans jamais prétendre faire pleurer dans les chaumières entre deux provocations de Bob Crane et de ses acolytes. Car oui, Sturges se lance aussi dans des scènes tragiques qui peuvent ou non être adaptées de la réalité, mais qui vu le contexte qui les entoure apparaissent au mieux comme anodines, et au pire comme des passages obligés d’un film hollywoodien. Il est étrange que cette grosse production franchement quelconque, faussement débonnaire mais véritablement conformiste, ait réussi à passer à la postérité. Éloquemment inspiré par la vacuité générale, Elmer Bernstein a en tout cas composé un thème musical horripilant qui sied bien à cette farce qu’est La Grande évasion

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