Cinéma Science-Fiction

La Chose d’un autre monde – Christian Nyby

Ecrit par Loïc Blavier

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The Thing from Another World. 1951.
Origine : Etats-Unis
Genre : Science-fiction
Réalisation : Christian Nyby
Avec : Kenneth Tobey, Margaret Sheridan, Robert Cornthwaite, James Arness…

Avant toute chose, parlons générique. Officiellement, Christian Nyby fut le réalisateur de La Chose d’un autre monde et Howard Hawks, via sa compagnie Winchester Pictures (dont le seul autre film sera La Captive aux yeux clairs, l’année suivante), en fut le producteur. Cependant, une rumeur au long cours affirme que Hawks fut le véritable réalisateur. Kenneth Tobey, la tête d’affiche, a confirmé la version officieuse tandis que James Arness (interprète de la chose du titre) a maintenu que la réalité correspond au générique. Tout en admettant avoir fréquemment demandé ses conseils, Nyby a toujours clamé la véracité de son statut de réalisateur, ce que Hawks n’a jamais contredit. Au bénéfice du doute, attribuons donc la paternité du film à Nyby. Au passage, ignorons aussi les autres rumeurs affirmant que William Faulkner aurait aussi travaillé sur le scénario.

Au cours d’une mission au pôle nord, les appareils des scientifiques dirigés par le Dr. Carrington ont détecté l’impact d’un objet mystérieux en plein milieu de la banquise. Appelée à la rescousse, l’armée envoie une troupe dirigée par le Capitaine Hendry pour rejoindre Carrington et partir à la recherche de l’objet non identifié. Ce n’est ni plus ni moins qu’une soucoupe volante ! Prise par les glaces depuis son crash, Hendry veut la libérer à coup d’explosifs. Tragique décision puisque le vaisseau explose lui aussi. Mais son pilote est intact, congelé dans un bloc de glace. Une fois ramené à la base scientifique, Carrington et Hendry s’affrontent pour savoir s’il faut ou non le libérer. L’un des militaires chargés de la garde de la chose prend sur lui d’accélérer la fonte, libérant ainsi celui qui est le premier envahisseur venu d’un autre monde.

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The Thing, le classique de John Carpenter, a de nos jours largement éclipsé la version de Christian Nyby qui est pourtant elle aussi considérée comme un classique de la science-fiction. Encore plus éclipsée, La Bête d’un autre monde, la nouvelle de John W. Campbell sur laquelle les deux films se sont basés et que Carpenter a plus scrupuleusement suivie que son collègue des années 50. C’est en partie pourquoi sa version à lui apparaît bien plus intemporelle que l’autre, entièrement plongée dans un style et dans des thèmes rattachés au cinéma des années 50 (il faut regarder en réalité du côté de Don Siegel et de son Invasion des profanateurs de sépultures, qui reprend l’idée paranoïaque de Campbell -via un roman de Jack Finney-, pour trouver un film d’invasion intemporel issu des années 50). Tournée au début de la décennie Eisenhower, et étant à ce titre l’un des premiers films du genre, avec ce que cela suppose d’innovation, La Chose d’un autre monde a incontestablement pâti de la prolifération des films venus après elle. Ses ingrédients, qui il faut bien le dire sont déjà assez minces, ont été repris à foison et parfois de façon plus efficace. C’est déjà le cas pour la fameuse chose, qui se limite à un solide gaillard pourvu d’un costume futuriste et d’un maquillage vaguement monstrueux à la Karloff. Il aurait été bien sûr préférable de garder l’idée de l’envahisseur parasite prenant l’allure de ses hôtes, mais à défaut un monstre un peu plus charismatique n’aurait pas fait de mal, quitte à tomber dans la gaudriole. Aller inventer que l’invasion se fera grâce à son mode de reproduction végétal (par dissémination de cellules se nourrissant de sang) est une bonne idée mais condamnée à rester inexploitée du fait du cadre isolé dans lequel se déroule l’histoire. En outre, un monstre moins humanoïde aurait peut-être poussé Nyby à l’employer plus activement qu’il ne l’a fait. Car la chose brille par son absence. Toujours à vadrouiller ou à être enfermée, elle nous laisse face à nos semblables qui sont loin d’être d’un intérêt suffisant.
Le facteur humain dans l’affaire a certainement été une préoccupation majeure du réalisateur et de son scénariste, décidément réticents à faire le spectacle. Encore aurait-il fallu que ces humains en vaillent la peine et qu’ils ne se contentent pas d’un manichéisme bavard opposant gentils (Hendry) et méchants (Carrington) sur la foi d’arguments courus d’avance : d’un côté la préoccupation du genre humain et de son devenir, de l’autre la volonté de comprendre et de ré-exploiter. En d’autres termes, Hendry incarne le bon sens et Carrington l’orgueil des élites. Ce n’est pas un hasard si le premier est un bon vivant, blagueur, faillible (la soucoupe qui explose) et proche de ses hommes, sans oublier qu’il développe une amourette banale avec la secrétaire de Carrington, tandis que l’autre, aussi savant qu’il soit, est un froid calculateur imbu de lui-même (ses hommes le suivent passivement sans exprimer une once de personnalité). Notons tout de même que cela n’est pas une question de corporation, puisque les supérieurs de Hendry prennent le parti du scientifique et estiment que la créature doit être conservée. Ils sont cela dit éloignés des évènements et ne se rendent pas compte de la menace encourue. C’est avant tout une question d’hommes, et en cela rien ne vaut le jugement de l’américain moyen. Hendry est un héros standard, dont le jugement percutant est complété par des actes de bravoure, le tout sur fond de morale démagogue. C’est que le film s’adresse à un public large, qu’il convient de lui faire plaisir, de parler de lui en termes positifs et de faire référence à une situation dans laquelle il pourra se retrouver. Qui dit science-fiction des années 50 dit aussi prépondérance du contexte de réalisation.

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En ces années de Code Hays et de McCarthysme, pouvait-on réellement échapper à ces allégories sur le danger communiste qui caractériseront le genre durant la décennie ? Sans aller jusqu’à dire que Christian Nyby a livré un pamphlet anti-rouges, son film ne s’oppose en rien à ce genre d’interprétation. De nombreux faits s’inscrivent dans un raisonnement typique de la guerre froide : l’idée d’invasion, la localisation au pôle nord et en Alaska (le roman se déroule en Antarctique) donc proche de l’Union Soviétique, l’antagoniste comme un coq en pâte dans ce climat froid, son manque de scrupules, sa stratégie d’assiègement reproduite ici au niveau d’une base scientifique (la guerre de Corée faisait alors rage, les pays d’Europe de l’est venaient de passer aux mains des communistes et plusieurs autres coins du monde étaient en crise), le discours intransigeant à tenir avec l’ennemi (Carrington veut s’attirer sa sympathie)… Les rapprochements sont nombreux. La simplicité du scénario pourrait cela dit tout aussi bien être allégorique d’autre chose ou bien de rien du tout, mais vu l’ambiance régnant alors aux États-Unis il est difficile de ne pas orienter la vision du film dans ce sens. Plus palpable mais un peu moins développée, la crainte de la science et de ses progrès fulgurants laissant planer l’ombre des savants fous sur la sécurité du monde « libre ». Carrington représente ce type d’individus prêts à mettre en danger sa propre espèce -et à pactiser avec l’ennemi- pour réussir à acquérir de nouvelles connaissances. La radioactivité n’est pas oubliée, et c’est l’une des caractéristiques de la chose, qu’on peut voir venir avec l’affolement des compteurs Geiger. Pour combattre ces différents périls, une solution : la solidarité. Rendue possible par le caractère ouvert de Hendry, elle s’exprime assez maladroitement par le fait que le capitaine se déplace toujours avec une meute d’hommes qui ne le laisse ostensiblement seul qu’en une seule circonstance : lorsqu’il flirte avec la jolie Nikki. Avec la nature de l’ennemi, ici très concret, c’est ce qui diffère le plus entre ce film et celui de Carpenter dans lequel les hommes n’étaient qu’une poignée se réduisant petit à petit. Nyby faisant la promotion de l’aspect humain et de la solidarité, il ne cherche nullement à introduire une quelconque sensation d’isolement et de claustrophobie. Avec sa seule force physique, la chose, y compris lorsqu’elle vadrouille à l’extérieur autour du camp, est loin d’être assez menaçante pour y suffire (et qu’un personnage rigolard l’appelle « la carotte intelligente » n’aide pas). En dépit de quelques plans modérément violents, sa science-fiction ne confine pas à l’épouvante. Une occasion manquée, car les extérieurs enneigés ne sont pas mal foutus. Jusqu’à ce que la créature se réveille, le film part d’ailleurs sur de bonnes bases, avec en point d’orgue la scène où Hendry retrouve le vaisseau.

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La Chose d’un autre monde souffre d’être beaucoup trop terre-à-terre. Les personnages, le monstre, l’action, les allégories, tout est convenu d’avance. Pas une once de surprise, et des qualités purement cinématographiques qui peinent à s’exprimer. Voilà qui suffit à faire passer un classique pour une production fade et dont la réputation aussi bien que les comparaisons avec d’autres œuvres de son époque (sans parler du film de Carpenter) jouent contre elle.

 

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