Cinéma Science-Fiction

L’Invasion des profanateurs de sépultures – Don Siegel

Ecrit par Loïc Blavier

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Invasion of the Body Snatchers. 1956.
Origine : Etats-Unis
Genre : Science-fiction
Réalisation : Don Siegel
Avec : Kevin McCarthy, Dana Wynter, Larry Gates, King Donovan…

Réfugié dans un hôpital, Miles Bennell (Kevin McCarthy) doit expliquer aux médecins ce qui l’a conduit dans l’état mental où il se trouve, et qui le fait passer pour un fou. Tout commença lorsque Miles, médecin de profession, fut rappelé d’un congrès par sa secrétaire, au motif que de nombreux patients souhaitaient le voir d’urgence. A son retour, cette clientèle se fait bien plus discrète. Miles constate tout de même que plusieurs patients suspectent un ou plusieurs de leurs proches de ne plus être les mêmes personnes. Son premier avis est celui de l’hystérie collective, et il n’y prête guère d’attention, plus bien concentré sur Becky Driscoll (Dana Wynter), avec laquelle il se réengage après une première expérience malheureuse. Et pourtant, il va vite avoir la preuve qu’en effet, les gens ne sont plus forcément ce qu’ils semblent être… Des cosses extra-terrestres arrivées en ville ont la capacité de dupliquer des humains endormis pour en faire des êtres dénués d’émotions. C’est une véritable contamination !

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La production cinématographique science-fictionnelle des années 50 fut pléthorique, et globalement les succès au moins artistiques n’ont pas manqué. Par contre, rares sont les films qui peuvent se vanter d’avoir eu un impact significatif et durable sur le reste de la production. Peut-être plus que Le Jour où la Terre s’arrêta, que Des monstres attaquent la ville, que Planète interdite, que La Chose d’un autre monde, L’Invasion des profanateurs de sépultures de Don Siegel laissa son empreinte sur le cinéma de science-fiction, qu’il soit américain ou non, des années 50 ou postérieur. Son thème central, la paranoïa, en fait une oeuvre universelle, qui pourrait être valable partout et tout le temps. De Néron dénonçant les chrétiens à George W. Bush traquant les terroristes en passant par l’Église de l’Inquisition chassant les hérétiques et les nazis contre le complot judéo-bolchévique, ce ne sont pas les conceptions paranoïaques qui ont manqué dans l’Histoire. Simples prétextes pour des motifs politiques ou réels conflits larvés, ces accusations ne se sont jamais arrêté, et ont même à l’heure actuelle toujours le vent en poupe, avec les nombreuses théories du complot qui circulent, cette fois du fait même de populations qui en sont venues à suspecter leurs propres dirigeants. L’Invasion des profanateurs de sépultures a ceci d’intemporel qu’avec son histoire d’extra-terrestres, il laisse libre court aux interprétations, chacun pouvant dresser du film un parallèle avec sa propre conviction (tenez, moi par exemple, et bien je suspecte certains des rédacteurs de Tortillafilms d’encenser des nullités ou de démolir des chefs d’œuvre dans le simple but de discréditer le site, pour le compte d’un site ennemi… ou de plusieurs). Cependant, on ne peut faire l’économie de déterminer quel est exactement le mouvement que dénonce Don Siegel, si toutefois il en dénonce un en particulier. Kevin McCarthy, acteur principal du film, et Jack Finney, auteur du serial sur lequel il est basé, affirment tous deux que le film n’a pas été conçu dans un but politique. Il ne s’agirait qu’un thriller de science-fiction basique. Difficile d’y croire… Certains avancent que le film traite du McCarthysme, chasse au sorcières communistes qui empoisonna la vie culturelle et politique du pays au début des années 50. Miles Bennell serait donc la proie d’un mouvement McCarthyste inquisiteur. A mon sens, cette théorie n’est guère plus convaincante, et il est fort difficile de trouver au sein du film quelque chose qui puisse l’étayer. L’hypothèse dominante, celle qui me semble de loin la plus probable, même si la moins flatteuse pour ce brave Don Siegel et ce génial et pour le coup bien-nommé Kevin McCarthy (qui se rattrapera et parodiera même son rôle en devenant le second acteur fétiche du très progressiste Joe Dante, après Dick Miller), est que L’Invasion des profanateurs de sépultures est tout bonnement un film anti-communiste, justement inscrit dans la mouvance lancée par le paranoïaque sénateur. Non seulement parce que l’époque s’y prêtait, en dépit de la chute de Joseph McCarthy, mais également parce qu’il aurait été fort peu probable qu’un tel film, réalisé par un homme qui ne s’est jamais vraiment montré comme un progressiste acharné, se soit volontairement placé à contre-courant de la pensée dominante d’une époque encore très conformiste. En temps que série B, L’Invasion des profanateurs de sépultures avait tout intérêt à ne pas s’aventurer sur un terrain prompt à choquer son public. Du reste, le film fut conçu comme n’importe quel autre, avec projections tests et modifications apportées à ce que Siegel avait envisagé (à savoir l’ajout de introduction et du dénouement, histoire de se montrer un peu plus optimiste). Les marques d’humour ont également été supprimées, comme pour mieux s’apparenter à la grande majorité des films de science-fiction de l’époque, très premier degré. La disparition de l’humour empêche le personnage de Kevin McCarthy d’être tourné en dérision, et accentue par conséquent le ton alarmiste pour lequel le film est devenu célèbre (avec la fameuse scène où Miles Bennell panique sur l’autoroute en criant « Ils sont déjà là ! Vous êtes les prochains ! Vous êtes les prochains ! » pendant que Siegel zoom sur son visage halluciné). Mais après tout, on pourrait arguer que le point de vue formel ne fait pas un film politique sans être complété par un scénario allant dans ce sens. Et c’est justement le cas : le film est truffé de références aux communistes, ou du moins à la perception très stéréotypée des communistes en cette époque de guerre froide. Ainsi, les faux humains du film sont caractérisés par un manque absolu de sentiments, et l’individu est noyé dans la collectivité, qui le prend en charge et l’intègre dans un travail commun. La société qu’ils composent est une société déshumanisée se refusant à accepter des points de vue contraire à ses propres intérêts. Bref, une dictature. L’ambition et la foi, soit deux éléments constitutifs du système américain (voire du système capitaliste dans le cas de l’ambition), sont interdites, de même que l’amour, histoire surtout pour cette dernière de toucher la corde sensible du spectateur (d’où la présence de la copine de Miles Bennell, qui dans le fond ne sert à rien). L’infiltration se fait autant à la base qu’au sommet de la société, et la méfiance est tout autant de mise pour la police, devenue une force d’oppression plutôt que la gardienne de l’ordre publique. L’agent de base dans cette société extra-terrestre se comporte comme un agent du KGB… Non, décidément, je ne pense pas être paranoïaque en disant que cela saute aux yeux : L’Invasion des profanateurs de sépultures est avant tout une émanation de la peur du rouge. Ce qui n’exclue pas que son constat ne soit pas valable pour d’autres formes de paranoïa politique.

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En dépit de cette dénonciation anti-communiste bien réactionnaire (on mesure d’ailleurs les effets de la propagande anti-communiste à l’heure actuelle, où le moindre pet de travers de Barack Obama lui vaut d’être accusé d’être un nouveau Staline), on ne peut que féliciter Don Siegel pour son film. Car L’Invasion des profanateurs de sépultures, en plus de fournir une puissante base cinématographique pour tous les films à dénonciation, est également un superbe film de science-fiction. Rompant avec les attaques directes d’envahisseurs belliqueux, Siegel use au mieux du climat paranoïaque pour accroître la tension. Du petit village où tout le monde se connait à l’isolement total de Miles Bennell, l’évolution est permanente, passant par différentes étapes évolutives logiques présentant chacune leur lot de nouveaux défis (dont le moindre n’est pas de survivre dans un monde fait de faux-semblants). Le spectaculaire cède le pas au thriller, et le fait que l’ennemi reste dissimulé est incontestablement un plus pour conduire le personnage à sa limite mentale (la prestation de Kevin McCarthy est excellente). Si ce n’est pour les quelques cosses qui permettent de remplacer les humains, le film n’a d’ailleurs pas l’allure d’un film de science-fiction, et c’est probablement ce qui fait de lui une oeuvre encore très influente pour les réalisateurs se proposant de mélanger politique et science-fiction. Alors que le film soit démagogiquement anti-communiste, certes, mais sa structure lui permet amplement de dépasser ce simple propos aujourd’hui éculé pour en faire un modèle qui n’est pas près d’être démodé. La meilleure preuve en est ses remakes réguliers, apportant leurs préoccupations du moments, plus ses remakes inavoués tels que Invasion Los Angeles ou Hidden.

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