Cinéma Science-Fiction

L’Étoile du silence – Kurt Maetzig

Ecrit par Loïc Blavier

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Der Schweigende Stern. 1960.
Origine : R.D.A. / Pologne
Genre : Science-fiction
Réalisation : Kurt Maetzig
Avec : Mikhail N. Postnikow, Yoko Tani, Günther Simon, Julius Ongewe…

Un étrange objet est retrouvé au cours de travaux dans le désert de Gobi. Les scientifiques ont tôt fait de le relier à l’explosion de Toungouska et de lui attribuer une origine extra-terrestre, et plus particulièrement vénusienne nous dit le professeur Arsenjew, célèbre pour avoir été le père du voyage sur la Lune. Mais si Vénus est habitée, comment se fait-il que ses habitants ne se soient jamais manifestés ? Pour le découvrir, autant aller jeter un œil sur place. C’est ainsi qu’Arsenjew réunit une équipe de savants renommés à bord du vaisseau Kosmokrator.

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Dix ans de R.D.A., ça se fête ! C’est ainsi que la DEFA, principale compagnie de production est-allemande, alloua ce qui était alors le budget le plus élevé de son histoire à un de ses réalisateurs les plus réputés, Kurt Maetzig, pour une adaptation de Stanislas Lem, maître de la science-fiction du bloc de l’est. Afin de rendre le tout encore plus pimpant, il fut même un temps envisagé de demander à des producteurs français de s’associer au projet, pour apporter non seulement un surplus financier mais également le couple Montand / Signoret (lesquels n’avaient pas encore tourné le dos au marxisme) comme têtes d’affiches. Gardant la tête froide, les autorités est-allemandes désapprouvèrent ce choix et la DEFA se tourna plus sobrement vers le pays frère polonais. Ce qui n’empêcha pas L’Étoile du silence d’engager une actrice française : Yoko Tani, dont l’origine et le personnage sont certes japonais, mais qui est née et a grandi en France, apparaissant entre autres auprès de Fernandel dans Ali Baba et les quarante voleurs et de Gabin dans Le Port du désir. Le reste du casting se veut également cosmopolite, quoique toujours issu de pays frères ou d’alliés de la R.D.A. En plus des est-allemands et de la française, on y trouve en effet deux polonais, un soviétique, un tchécoslovaque ainsi qu’un africain et un asiatique dont les pays d’origine demeurent un mystère (Julius Ongewe et Tang Hua-Ta, dans le seul film de leurs carrières).

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Ce petit monde pour interpréter des personnages venant parfois d’autres horizons que le monde communiste, puisque outre la japonaise, le chinois et l’africain (dont le pays n’est pas plus précisé) on y trouve un américain (joué par le tchécoslovaque) et un indien (joué par un est-allemand). Tout ce petit monde pour un message de paix et de fraternité s’appuyant sur la tradition hospitalière est-allemande, pays alors bien connu pour accueillir des étudiants venus des quatre coins de la Terre, pourvu que ce soit d’un pays allié. L’humanité doit s’entraider sans clivages raciaux et sans arrière pensée politique, sous peine de finir par une autodestruction atomique comme les habitants de Vénus. Tel est le message véhiculé sans finesse aucune par Maetzig, qui profite de sa protagoniste japonaise pour rappeler plusieurs fois les conséquences d’Hiroshima, lors de laquelle elle a perdu sa famille. Un avertissement qui enfonce une porte ouverte mais qui se trouve rehaussé non seulement par la simple présence d’un casting cosmopolite effectivement appelé à ajouter les actes à la parole, mais aussi par l’importance assez égale prise par tous les personnages. Blancs, noirs, jaunes, tous jouent leurs rôles et ne se contentent pas de servir la soupe à un héros unique, ce qui -surtout à l’époque- était une chose trop rare pour que l’on attribue pas un bon point au camarade réalisateur. Même l’amourette attendue entre l’est-allemand et sa camarade japonaise se désamorce d’elle-même lorsque l’heure n’est plus au batifolage. En procédant ainsi, Maetzig participe non seulement à la propagande marxiste-léniniste, mais il dresse également en creux une critique cette fois assez subtile de l’Amérique, non seulement de son cinéma mais aussi de la société qu’il reflète. Avec sa vague d’allégories anticommunistes, le tout-venant de la science-fiction US n’était en effet guère reluisant sur le plan idéologique et portait bien souvent au pinacle un prototype d’américain moyen, le faisant au passage gagner le cœur d’une héroïne elle aussi idéalisée à outrance. Avant même que la Seconde Guerre mondiale ne soit terminée, Maetzig (de mère juive, et qui à ce titre avait été interdit de travailler durant le IIIe Reich) était membre du parti communiste, alors clandestin. Il est resté fidèle au parti toute sa carrière durant, occupant différentes fonctions officielles au sein des institutions cinématographiques est-allemandes. On ne s’étonnera alors pas qu’au milieu de son discours pacifique quelque peu béat (mais dont la forme est originale) il adresse quelques piques au grand rival capitaliste, dont le cinéma populaire -perçu comme la retranscription de la pensée des élites- restait alors aveugle au mouvement des droits civiques qui secouait le pays. Rappelons au passage que plusieurs éminents activistes afro-américains tels que Angela Davis se réclamaient du communisme et rendirent visite à Erich Honecker. Pour l’anecdote, notons aussi que L’Étoile du silence sortit dans les salles américaines en 1962 dans une version retitrée First Spaceship on Venus qui l’édulcora copieusement. Dix minutes en moins, la BO remplacée, des dialogues modifiés, l’est-allemand transformé en américain et le soviétique en français. Plus direct, Maetzig donne aussi une piètre image de l’Amérique non pas à travers le scientifique embarqué à bord du Kosmokrator (il est cela dit le personnage le plus passif de l’équipage) mais à travers la scène dans laquelle il nous est présenté, sur Terre, en compagnie de ses supérieurs soupçonneux et mesquins tentant de le convaincre de ne pas participer à cette mission soviétique. Une scène à mettre en corrélation avec celle où le soviétique Arsenjew explique un peu pompeusement aux journalistes qu’une telle mission concerne la Terre entière et qu’il est normal que plusieurs nations y soient représentées.

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Au-delà de ces différents aspects propagandistes, L’Étoile du silence se veut également une production digne de rivaliser avec ses concurrentes occidentales. Bien qu’on puisse trouver que ses personnages soient un peu envahissants (contrecoup de la volonté de ne pas nuire à l’égalitarisme) au détriment de la science-fiction pure et dure, Maetzig parvient à créer un monde original sur la planète Vénus en ayant recours à une certaine exubérance dans les décors au design futuriste typique de ce que seront les années 60 et dans l’éclairage dominé par les teintes orange, violette et rouge. Un cadre dépaysant servant à placer des embuches sur le chemin de nos astronautes aventuriers, qui n’auront pas à accomplir des efforts surhumains pour découvrir le mystère entourant les vénusiens (le défi se joue plutôt sur le plan moral). Rien de particulièrement original (quelques insectes métalliques, une marée de boue et deux tours en forme de vis percées de fenêtres) mais malgré tout de belles images et la joie d’assister à un film de science-fiction vieille école à même de satisfaire les amateurs du genre qui sauront éviter cette fâcheuse tendance à rire de tout ce qui ne ressemble pas aux canons de notre époque. Toutefois, ce serait mentir que de dire que le principal atout L’Étoile du silence n’est pas sa philosophie politique.

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