Cinéma Polar

L’Ennemi public – William A. Wellman

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The Public Enemy. 1931.
Origine : Etats-Unis
Genre : J’ai toujours rêvé d’être un gangster
Réalisation : William A. Wellman
Avec : James Cagney, Jean Harlow, Edward Woods, Donald Cook…

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Fils d’un agent de police, Tom Powers (James Cagney) n’a jamais été attiré par l’uniforme. Au contraire, il se montre peu économe en coups pendables. Attiré par l’argent facile, il se met au service d’un arnaqueur notoire -Putty Nose (Murray Kinnell)-, en compagnie de son inséparable ami, Matt Doyle (Edward Woods). D’abord peu dégourdis, tous deux vont petit à petit gravir les échelons, profitant de la Prohibition pour devenir les bras armés d’un haut ponte de la pègre.

Drôle de période que ces années 30. Alors que la Prohibition touche à sa fin, et qu’en marge des studios est établi un code de censure devant régir la production cinématographique (le code Hays, rédigé en mars 1930, puis officiellement appliqué de 1934 à 1966), les films de gangsters font florès sur les écrans dans la foulée de Little Caesar de Melvin LeRoy et de L’Ennemi public, pour l’essentiel à l’initiative des studios Warner Bros. En général, ces films suivent un schéma quasi immuable : retracer l’ascension puis la chute d’un gangster. Le tout accompagné des précautions d’usage, comme quoi les auteurs ne cautionnent en rien les agissements des personnages. Pour eux, la gageure consiste à ne surtout pas susciter la sympathie envers le personnage principal afin d’éviter que les spectateurs ne s’identifient à lui. Un exercice périlleux qui doit occulter tout romantisme pour une approche brute et sans emphase. Une tâche dont s’acquitte plutôt bien William A. Wellman, même s’il ne peut empêcher le pathétisme qui se dégage du personnage de Tom Powers. Un pathétisme qui nous amène à ressentir une certaine empathie à son endroit.

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William A. Wellman ne s’embarrasse guère de détails pour illustrer l’ascension conjointe de Tom Powers et de son inséparable Matt Doyle. De leurs menus larcins enfantins, en passant par leurs débuts laborieux dans le crime à plus grande échelle jusqu’à leur avènement, le réalisateur use d’un montage elliptique. Il n’est pas dans ses intentions de s’attarder plus avant sur la description du milieu, ni même sur les nombreuses exactions qu’ont dû commettre les deux compères pour grimper les échelons. Seul lui importe le résultat, et l’incidence que celui-ci revêt sur le comportement de Tom. Lui le petit gars issu d’un milieu modeste mène désormais grand train. A lui les suites de palaces, les beaux habits et les belles femmes ! Il peut tout s’offrir, et s’en donne à cœur joie. Néanmoins, l’habit n’ayant jamais fait le moine, il demeure cet être frustre qu’il a toujours été. Même les femmes ne suffisent pas à l’attendrir. Tom se lasse très vite, et le leur fait savoir de manière aussi brutale qu’humiliante. Sanguin jusqu’à l’absurde (il abat le cheval qui a tué son chef après l’avoir désarçonné), hargneux, Tom s’avère aussi détestable qu’imprévisible. Dans le cadre de son milieu « professionnel », le bonhomme ose tout, ce qui le rend plus craint que respecté. Sur ce point, le titre du film peut paraître quelque peu mensonger. Tom Powers n’a pas la carrure d’un « ennemi public », ni même le rayonnement. N’en déplaise à ses rêves de grandeur, il est juste un gangster sans envergure qui ne susciterait -au mieux- qu’un entrefilet dans le journal local pour signifier son décès. Un statut lambda auquel le renvoie le giron familial, au sein duquel ses attitudes de caïd n’ont pas prise. Sa mère n’a que faire de sa charité, et son frère aîné goûte fort peu la manière dont il gagne sa vie. Il redevient alors le petit dernier de la famille, son attitude bravache masquant mal un déficit d’assurance qui prend toute son ampleur lors des têtes-à-têtes avec son frère. Face à cet homme droit et intègre, Tom finit toujours par s’écraser, ne ripostant même pas lorsqu’il se fait frapper. Entre les deux frères, le film joue énormément sur les contrastes. Physiques tout d’abord, l’aîné étant élancé et brun lorsque le cadet est trapu et blond. Moraux ensuite, le premier s’engageant sous les drapeaux durant la Première Guerre Mondiale alors que le second reste sur le sol américain à multiplier les petites combines. Tout concourt à rabaisser Tom, à le montrer sous un jour toujours plus détestable. Et pourtant sous ce portrait à charge perce les fêlures d’un jeune homme en quête de reconnaissance. Hier, la reconnaissance qu’un père trop autoritaire lui a toujours refusée au profit d’un grand frère au comportement plus exemplaire. Aujourd’hui, celle d’une mère qui prête peu de cas aux efforts de Tom pour subvenir à ses besoins. Loin d’alourdir le film, ces scènes familiales en constituent le cœur, conférant une once de profondeur au personnage fiévreusement incarné par James Cagney. Sans non plus l’absoudre, ces scènes l’extraient de la simple caricature à laquelle il semblait destiné. Le tout filmé sans sensiblerie, William A. Wellman adoptant un style très sec, comme pour mieux épouser la violence de cette époque, à l’image d’un plan final tétanisant aux confins de l’horreur.

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Grand classique du film de gangsters, L’Ennemi public souffre de son statut matriciel pour peu que comme moi, vous le découvriez sur le tard. Ainsi, le parcours de Tom Powers et certaines des péripéties qui l’émaillent (tout ce qui a trait à son meilleur ami, notamment) peuvent paraître un brin convenu. Néanmoins, le film demeure au-dessus du lot grâce à sa mise en scène léchée sertie de plans magnifiques (le plan final, donc, mais aussi le règlement de comptes sous le déluge) et de son rythme syncopé, concentré de violence et de rage rentrée à l’image du personnage principal.

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