Cinéma Histoire Polar

L’Affaire Al Capone – Roger Corman

Ecrit par Loïc Blavier

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The St. Valentine’s Day Massacre. 1967.
Origine : Etats-Unis
Genre : Policier
Réalisation : Roger Corman
Avec : Jason Robards, Ralph Meeker, George Segal, Clint Ritchie…

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Problèmes de logistiques, d’ingérence, de gestion budgétaire… Excursion de Roger Corman chez la major United Artists, L’Invasion secrète aurait bien pu écœurer définitivement le réalisateur / producteur du système hollywoodien. De retour chez sa fidèle American International Pictures, il retourna aux bonnes vieilles habitudes, bouclant le cycle Poe avec La Tombe de Ligeia. Mais Corman avait alors d’autres envies et d’autres ambitions. Aussi, lorsque la Columbia le contacta pour un contrat, il signa, espérant qu’il serait cette fois libre de ses choix. Et ce fut donc lui-même qui prit l’initiative de suggérer un projet au studio, à savoir l’adaptation du Portrait de l’artiste en jeune homme de James Joyce. Devant les tergiversations des cadres, il prit encore une fois les devants en demandant une suspension temporaire de son contrat afin de réaliser un film indépendant, Les Anges sauvages. De retour à la Columbia, on lui fit savoir que l’adaptation de James Joyce n’intéressait personne. Il proposa alors une autre adaptation, celle de La Colonie pénitentiaire de Kafka. Là encore, devant les atermoiements du studio, qui évoquèrent des problèmes de droits légaux inexistants (Kafka était mort depuis longtemps, sans héritier, et la Tchécoslovaquie n’était pas signataire des conventions internationales sur les « copyrights ») il comprit que le film ne se ferait pas. Sa troisième option fut encore une adaptation, celle du roman King Rat par James Clavell. Cette fois, la Columbia lui donna le feu vert. Mais ce fut Corman qui fit annuler le projet, pour une raison qui semble découler de son expérience sur L’Invasion secrète : un budget énorme, qui aurait été le plus gros jamais dépensé par le studio, à la vue duquel il comprit qu’on allait encore chercher à lui imposer certaines choses, par exemple la reconstitution complète de la bataille d’Iwo Jima, ce qu’il refusa tout net. Après un quatrième et dernier projet avorté (un western), il finit par se mettre d’accord avec la Columbia pour mettre fin à son contrat, et, toujours soucieux de réaliser un film ambitieux, il tenta sa chance chez Fox. Bonne pioche, puisque la firme lui permit de réaliser L’Affaire Al Capone, non sans quelques concessions, au sujet desquelles il fit contre mauvaise fortune bon cœur. Par exemple, après un entretien avec Jason Robards, il accepta que celui-ci tint le rôle-titre en lieu et place de Orson Welles, dont l’image trop despotique fit peur au studio. Il accepta aussi de reléguer son poulain Jack Nicholson à un rôle minime (auprès d’autres habitués, Bruce Dern et Dick Miller), et même de voir tout le budget d’un million de dollars, soit le plus gros jamais utilisé par Corman, géré exclusivement par le studio. Après avoir cassé son contrat avec Columbia, il ne pouvait de toute façon plus se permettre de faire la fine bouche sous peine de ne jamais pouvoir concrétiser ses envies.

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Basée sur le massacre de la Saint-Valentin, l’un des évènements les plus célèbres du règne du plus célèbre des gangsters, L’Affaire Al Capone se veut différente du film de gangster classique. Nous ne sommes ni dans un des héritiers du film noir, ni dans un aïeul du Parrain ou du Scarface de De Palma. Nous sommes en fait dans un docu-fiction, scénarisé par un policier des années 20 déniché par Corman pour coller au plus près des faits. Les noms sont repris à l’identique, les évènements sont globalement respectés et le Chicago de 1929 est fidèlement reconstitué (à l’aide de décors recyclés d’autres films, comme quoi, studio ou non, gros budget ou pas, Corman n’est pas dans l’inconnu). Outre le policier-scénariste, des recherches ont été effectuées, ou des déductions logiques tirées de certaines zones d’ombre. Bien que plusieurs choses soient différentes des faits, par exemple des éléments déplacés dans le temps, des situations simplifiées (Capone tuant lui-même le mafieux Aiello) ou des noms modifiés par demande des familles (ou inventés de toute pièce tout simplement car les véritables sont inconnus -d’ailleurs certaines choses fausses sont imputables aux manque de connaissance à l’époque du film-), on ne peut pas dire que sur le point de vue documentaire, L’Affaire Al Capone soit un mauvais film. A une ou deux exceptions près, assez peu importantes dans le cadre du fameux massacre, le réalisateur ne verse pas gratuitement dans le spectaculaire. Il va sans dire que les amateurs de règlements de compte à tout va en seront pour leurs frais, tout comme ceux qui recherchent des personnages romantiques tels Don Vito Corleone ou Tony Montana. La guerre des gangs que se livrent Al Capone et son rival du moment, Bugs Moran, pour le contrôle des tripots puis du quartier nord, se prépare doucement. Tout se joue en fait dans les préparations respectives, et c’est à celui qui mènera son plan à terme le premier : Moran prépare le meurtre d’un important ponte de la mafia proche de Capone, et ce dernier utilise un anonyme receleur de whiskey pour défricher le terrain ennemi. A part pour le dénouement, rapidement exécuté (chose logique, puisqu’il aurait été malvenu pour les hommes de Capone de faire durer le massacre), les scènes d’action sont toutes concentrées dans des flash-backs. Corman oriente donc davantage son film sur les rouages du massacre, sa mise en place, avec un net penchant pour le côté humain. Réfutant la vision romantique qui a finit par être associée à Al Capone, il nous montre un individu qui n’est finalement rien de plus qu’un homme d’affaire mégalomane, un patron de grande entreprise du crime. Écraser la concurrence est sa seule obsession. Il y mêle certes une question d’honneur, mais sans conviction, juste pour la forme, histoire de justifier tout cela aux yeux de ses lieutenants, guère réjouis par la perspective d’une guerre ouverte. S’emparer du quartier nord et donc d’un nouveau marché est la seule chose qui compte, et il n’hésitera pas à écraser ses rivaux, dût-il y laisser quelques plumes, à savoir ses employés. Dans le rôle de Capone, finalement assez limité tant le personnage est monomaniaque, Robards n’est pas vraiment à son aise et montre ses limites dans les scènes exigeant une certaine emphase. Dans le rôle de Moran, le challenger prudent, Ralph Meeker s’en sort mieux, surtout parce qu’il n’a pas à afficher la même mégalomanie que son ennemi (ce qui me fait dire que Robards aurait effectivement été plus adapté à ce rôle, comme le prévoyait Corman). Cependant les deux personnages se révèlent décevants, tant le réalisateur se contentent d’esquisser leurs profils psychologiques. Ce sont deux bandits, et voilà tout… Pour peu, on pourrait croire que le réalisateur attache davantage d’importance aux hommes de mains, qui au contraire de Capone et de Moran voient leurs vies privées illustrées à l’écran. Untel vit au crochet de sa mère, untel essaie tant que faire se peu d’éviter l’usage d’une arme, untel s’est juré de ne plus transgresser la loi pour ne pas mettre sa famille davantage dans le pétrin, un autre connait bien du soucis avec sa copine dépensière… Il n’est décidément pas facile de frayer avec le milieu des gangsters, quand l’on est un simple homme de main. Plus insignifiant est-on dans l’organisation, plus cela est vrai. Sans toutefois chercher à faire naître l’empathie pour tous ces personnages, qui savaient après tout dans quoi ils se lançaient, Corman nous les présente sous un angle plutôt banal reflétant là encore son refus de verser dans le romantisme. Tout juste peut-on signaler que les plus pauvres n’ont pas d’autre choix pour subvenir à leurs besoins. Ce procédé est en fait surtout un bon moyen d’incriminer Capone et dans une moindre mesure Moran, qui vont conduire leurs employés à la mort pour leur propre ambition, relayée avec de moins en moins de vigueur au fur et à mesure que nous descendons l’échelle de leur organisation (et ceux qui se trouvent tout en bas ne savent même pas qu’ils s’impliquent dans une guerre des gangs). Tel est le principal propos du réalisateur, qui au milieu de l’aspect documentaire tente d’apporter sa propre perception du sujet traité. Difficile de concilier cela avec le côté documentaire… On ne peut dire que cela soit très heureux, puisqu’en fin de compte, du fait de la nécessité de gérer à la fois le véritable Histoire et la gestion personnelle et arbitraire des personnages, Corman finit par livrer un docu-fiction maladroitement géré, qui aurait pour satisfaire véritablement aux ambitions du réalisateur certainement gagné à durer plus longtemps. Les nombreux personnages demeurent finalement tous sous-traités, et ces études partielles sont cependant suffisantes pour faire perdre pas mal de limpidité au film. J’en veux pour preuve les biographies sommaires de chaque personnage, narrées par une voix off qui n’en finit plus d’intervenir pour nous présenter tel ou tel nouvel arrivant. Après une heure de film, tout le monde n’est pas encore entré en scène… Forcément, on a bien du mal à deviner que les choses sérieuses ont démarré. Au-delà du côté didactique du récit portant sur le massacre, la conclusion à tirer du film enfonce une porte ouverte : la domination d’Al Capone n’a rien eu de glorieuse, et méfions nous de la renaissance des gangs dans les années 60 (ce qui est dit textuellement par cette même foutue voix off). Mouais.

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Très bien reçu à sa sortie et considéré par Corman comme l’un de ses meilleurs films, L’Affaire Al Capone n’est pourtant guère convaincante. Seule la reconstitution du Chicago de 1929 est vraiment méritante, le reste étant assez médiocre. Tout cela manque à la fois de punch et de profondeur. En fait, notre ami Roger aurait tout aussi bien fait de ne pas se montrer aussi rigoureux sur la réalité historique.

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