Cinéma Guerre

J’ai vécu l’enfer de Corée – Samuel Fuller

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The Steel Helmet. 1951.
Origine : Etats-Unis
Genre : Guerre
Réalisation : Samuel Fuller
Avec : Gene Evans, James Edwards, Steve Brodic, Richard Loo…

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Seul survivant de son escouade, décimée au combat, le Sergent Zack (Gene Evans) erre en compagnie de Short Round (William Chun), un enfant sud-coréen qui s’est imposé à lui pour le guider. En chemin, ils rencontrent tout d’abord le caporal Thomson (James Edwards), infirmier de son état, puis un groupe d’hommes mené par le Lieutenant Driscoll (Steve Brodic), auquel ils se joignent sans gaieté de cœur. En chemin, les GI’s aperçoivent un temple bouddhiste dans lequel ils décident d’établir leur campement, persuadés que celui-ci a été laissé à l’abandon.

Hollywood s’est toujours caractérisée par son aptitude à très vite digérer les événements de son histoire récente. Alors que la guerre de Corée vient à peine de débuter, elle s’empresse de lancer un film sur le sujet. Compte tenu de sa production éclair –et donc de son manque de recul (la guerre démarre en juin 1950, le tournage au mois d’octobre de la même année)–, et du caractère foncièrement anti-communiste de Samuel Fuller, le réalisateur, J’ai vécu l’enfer de Corée présentait a priori tous les atours du film de propagande, prompt à prêter le flanc aux critiques. Et cela n’a pas loupé ! A sa sortie sur le sol nord américain, le film fut effectivement décrié et accusé de propagande, non pas pro américaine mais pro communiste. Douce ironie qui s’explique par la personnalité même de Samuel Fuller, profondément anti-militariste, et qui ne saurait se compromettre dans ce genre de panouille à la gloire de son pays. La grandeur de la nation, il n’en a cure. Il est avant toute chose intéressé par le facteur humain, qu’il dépeint ici dans toute sa complexité et ses contradictions. Et c’est de son point de vue humaniste plutôt qu’idéologique que sont nés les malentendus à propos du film.

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En ces temps de Maccarthysme effréné, il était particulièrement mal vu de ne pas dire ouvertement du mal de tout ce qui touchait de près ou de loin au régime communiste. Alors si en sus, vous égratignez la glorieuse étoffe du soldat américain, vous étiez automatiquement considéré comme un traître à la nation. A ce propos, la petite histoire indique que Samuel Fuller aurait été placé sous surveillance par le FBI à l’issue de ce film. Une scène en particulier concentra l’ire de l’opinion, celle où le Sergent Zack tue un prisonnier de sang froid. Une réaction épidermique qui faisait alors fi de la réelle dimension de cette scène, outre son aspect réaliste et avéré : laisser percer un souffle d’humanité sous la lourde cuirasse de dur à cuire du Sergent Zack. Samuel Fuller fut lui-même soldat dans l’infanterie durant la Deuxième Guerre Mondiale, participant notamment au débarquement de Normandie et à la libération du camp de Falkenau. Cette réalité du soldat sur un champ de bataille, il l’a vécue de très près, et toute sa carrière durant, il n’aura de cesse de la retranscrire jusqu’à son œuvre somme, Au-delà de la gloire (The Big Red One, 1980). La personnalité du Sergent Zack doit donc beaucoup à l’expérience personnelle du cinéaste, mais n’en fait en aucune façon son alter ego.
Le Sergent Zack est ce genre d’homme qui par son seul vécu dégage une autorité naturelle. Vétéran de la Deuxième Guerre Mondiale, il a comme beaucoup repris du service à l’occasion de la guerre de Corée, sans pour autant avoir gagné en galons. Il perpétue cette image du gradé bourru et réfractaire à toute autorité (les prises de bec avec le Lieutenant Driscoll sont nombreuses) mais en qui on peut avoir toute confiance. Sa vaillance au combat n’a d’égale que sa prudence, principale raison de sa survie. Son apparente insensibilité découle de cette prudence, le poussant notamment à refuser une sépulture à un soldat tombé au champ d’honneur (à raison, puisque le corps de celui-ci s’avèrera piégé), ou à procéder à une fouille méthodique d’un groupe de réfugiés coréens visiblement exténués (à tort, aucun ne cachant d’arme sous ses haillons). Mais comme il le répète à l’envi, « s’il était infaillible, il y a longtemps qu’il aurait monté en grade ». Nous sommes loin de la figure héroïque et d’ailleurs, Samuel Fuller ne cherche jamais à aller dans ce sens. Au contraire, il le dépeint dès la scène d’ouverture comme un survivant. Celle-ci, prodigieuse au demeurant, nous le présente dans toute sa solitude, unique rescapé de son unité et perdu en terres ennemies. Dans une posture plus que délicate –il a les mains liées–, il concentre toutes ses forces pour tenter de se tirer de ce guêpier. Et le fait qu’il ne doive son salut qu’à la présence opportune d’un enfant sud-coréen en dit long sur la part de chance nécessaire pour survivre sur un champ de bataille. En un sens, le Sergent Zack est un miraculé. Il arbore en outre un casque nanti d’un impact de balle, comme un pied de nez permanent adressé à la mort.
Le film fourmille ainsi de détails, certains symboliques (le bras d’une statue représentant Bouddha sert de support au goutte-à-goutte destiné à maintenir le prisonnier en vie), d’autres plus anecdotiques (Short Round se mettant à entonner l’hymne coréen devant des soldats éberlués alors que l’un d’eux jouait sur un orgue portatif l’air de « Ce n’est qu’un au revoir »), qui lui confèrent à la fois son authenticité et sa richesse. Samuel Fuller ne se borne pas à l’orchestration des scènes de batailles inhérentes au genre, enrichissant constamment son film d’un propos plus global sur son pays. A deux reprises, il dresse un portrait sans fard des États-Unis à travers sa manière de traiter ses minorités, lors de deux dialogues lourds de sens entre le prisonnier communiste et les caporaux Thomson (un afro-américain) et Tanaka (un américain d’origine japonaise). Lucide, Samuel Fuller rappelle que son pays n’a pas que des vertus, et sait très bien se rendre coupable d’ignominies envers certains de ses propres citoyens, évoquant tour à tour les emprisonnements systématiques des américains d’origine japonaise à la suite de l’attaque de Pearl Harbor, et la ségrégation qui régit les rapports noirs-blancs. Des propos peu accommodants qui expliquent également la virulence de certaines réactions à l’égard du film. Pourtant, loin de vouloir à tout prix accabler son pays, Samuel Fuller conserve son optimisme, préférant s’attacher aux quelques preuves d’une inexorable, quoique très lente, évolution de la société vers un idéal sans racisme, illustrée par cette belle réplique du Caporal Thomson (de mémoire) : « Il y a 100 ans, nous étions des esclaves. Aujourd’hui, nous avons le droit de nous asseoir au fond du bus. Alors je me dis que dans 30 ans, nous pourrons certainement nous installer au milieu ». J’ai vécu l’enfer de Corée ne contient donc nulle propagande, ni dans un sens, ni dans l’autre. Il s’inscrit davantage dans la lignée des films de troupes, délaissant la figure de l’ennemi au profit d’une description minutieuse du quotidien des soldats, où la mort côtoie la folie et la peur. Pour Samuel Fuller, ce film a surtout valeur d’hommage à l’égard de la bravoure de ces hommes, entraînés dans une guerre qu’ils n’ont pas voulu

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Pour une somme dérisoire et une durée de tournage extrêmement courte (une dizaine de jours), Samuel Fuller réalise un film de guerre bluffant de maîtrise et éminemment personnel. Ses soldats, il les filme avec le pragmatisme et l’humour qui le caractérisent, sans afféteries ni pathos. Pris dans un tourbillon de violence, ils n’ont de toute façon que peu l’occasion de s’appesantir sur la mort de leurs camarades. Car comme le rappelle le dernier plan du film, cette guerre était loin d’être finie. Quant à Samuel Fuller, il signait là son premier film de guerre, qui en appelait beaucoup d’autres, preuve supplémentaire de la trace indélébile que ses années passées en tant que soldat eurent sur son existence.

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