Cinéma Science-Fiction

Invitation pour l’enfer – Wes Craven

Ecrit par Loïc Blavier

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Invitation to Hell. 1984.
Origine : Etats-Unis
Genre : Science-fiction
Réalisation : Wes Craven
Avec : Robert Urich, Joanna Cassidy, Susan Lucci, Kevin McCarthy…

Matt et Patricia Winslow commencent une nouvelle vie avec leurs deux enfants. Délaissant sa province froide pour la ville paisible, florissante et ensoleillée de Warm Springs, Matt a été recruté par une firme spécialisée dans la haute technologie afin de construire la combinaison spatiale que d’ici quelques années un astronaute portera en se posant sur Vénus. Sur place, tout le monde promet une vie idyllique aux Winslow. Et si l’on en croit les mêmes personnes, elle serait encore meilleure si Matt et sa petite famille rejoignaient le country club tenu par Jessica Jones. Devant l’antipathie qu’il ressent pour cette femme, et méfiant à l’encontre des pressions visant à le faire rejoindre le club, Matt traîne des pieds. Patricia, au contraire, se laisse tenter et y amène les enfants. Matt les trouve alors radicalement changés, et se souvient de l’avertissement qu’avait essayé de lui faire passer sa secrétaire, virée du jour au lendemain.

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Profil étrange que celui de Wes Craven. Là où la plupart de ses collègues du cinéma fantastique ont brillé de façon régulière au sein d’une période dorée, lui n’a pas hésité à tourner des panouilles entre deux réussites. Tant et si bien que sa réputation en a fortement pâti, et qu’on peine à l’élever au même niveau qu’un John Carpenter, qu’un George Romero, ou même qu’un Dario Argento. Pourtant, avec La Dernière maison sur la gauche, La Colline a des yeux, Les Griffes de la nuit, L’Emprise des ténèbres, Le Sous-sol de la peur, Scream, plus deux ou trois autres productions sympathiques, il a quand même donné jour à des films honorables voire plus que ça. Entrecouper ces bons films avec une bonne dose de choses franchement indigestes a non seulement terni sa filmographie mais aussi son image, donnant de lui une impression de réalisateur quelque peu je-m’en-foutiste, voire même carrément cynique et opportuniste quand il revient à ses plus gros succès avec plusieurs années de retard (La Colline a des yeux 2, Freddy sort de la nuit, Scream 4). Son ambition longtemps contrariée de réaliser un drame -et pour ne rien arranger quand La Musique de mon cœur a été réalisé, ce fut un échec- a certainement joué dans la conduite de cette carrière inconséquente, mais cela ne permet pas d’excuser ces errements, surtout lorsque Craven se pique avec les Scream de porter un regard hautain sur le cinéma d’horreur, tout en ne faisant lui-même que répondre à des exigences commerciales (la saga co-créée avec Kevin Williamson a grandement contribué à façonner ce qui est peut-être la période la plus insipide du cinéma d’horreur hollywoodien… en étant méchant, on pourrait même dire que la tendance actuelle se répandant en « hommage » et en « non concession » est la réaction à ce que Craven a fait naître). C’est ainsi que les quelques travaux télévisuels de Wes Craven ne peuvent guère donner l’impression que le réalisateur s’illustra au petit écran faute de mieux, à l’instar d’un Joe Dante. Vu sa capacité à tourner n’importe quoi, on se dit qu’il ne se soucie guère d’apparaître au cinéma ou à la télévision. L’année même où il touchait à deux faits d’armes de sa carrière, bradant sa propre Colline a des yeux en faisant paraître une séquelle se contentant d’être un slasher bas de gamme et donnant le brillant premier volet d’une saga en devenir (Les Griffes de la nuit), il se lança également dans Invitation pour l’enfer, un téléfilm plongeant tête la première dans un thème fort usité, celui mis sur papier par Jack Finney dans son roman L’Invasion des profanateurs, déjà officiellement porté deux fois à l’écran, les deux fois avec brio (même si le Don Siegel est bien plus marquant que le Kaufman, ne serait-ce que par l’héritage qu’il a laissé au cinéma de science-fiction), et les deux fois avec feu Kevin McCarthy (pour un caméo dans la version de 1978), acteur devenu symbolique de la science-fiction des années 50 au point d’être avec Dick Miller le chouchou de Joe Dante.

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C’est histoire de revendiquer cette appartenance que Craven trouve un rôle pour McCarthy. Ce genre de clin d’œil n’est guère coutumier au réalisateur, et surprend d’autant plus dans un téléfilm qui en reprenant justement à son compte un thème récurrent laissait encore augurer d’un produit sans saveur. Et pourtant, après un démarrage très bas de gamme (du style « accroche inutile», avec en prime des bimbos en maillot), de fil en aiguille, il faut bien se rendre à l’évidence : Wes Craven a été inspiré ! Il est vrai que le sujet des personnalités dupliquées laisse la porte ouverte aux métaphores (les communistes chez Siegel dans le contexte de la guerre froide, les élites corrompues dans l’ère post-Watergate chez Kaufman), et qu’en plus le réalisateur s’inspire aussi des Femmes de Stepford (roman de Ira Levin porté à l’écran en 1975), mais en se souvenant de La Colline a des yeux on se dit qu’effectivement, Craven retrouve un thème qui lui parle, celui de la fausseté des apparences. Ainsi titillé, il a choisi de s’en prendre à l’Amérique de l’ère reaganienne, qu’il aborde non pas sous un seul angle, mais sous plusieurs. Invitation pour l’enfer se penche aussi bien sur le monde professionnel que sur la sphère intime, avec les mœurs qui vont avec. Le fameux club géré par Jessica Jones promeut en effet certaines valeurs mettant en avant le culte de l’apparence, ce qui est l’une des tares de cette ère propice à l’étalage du succès que furent les années 80 aux États-Unis. Les réunions mondaines où le mauvais goût se mélange à la pédanterie sont fréquentes, donnant une image pour le moins superficielle de tous ces cadres ne frayant qu’entre eux. De même, les activités physiques se parent de vanité et de snobisme, que ce soit sur le cours de golf ou dans une salle de sports (aérobic et musculation) mettant en avant le culte du corps. Jessica Jones est elle-même la quintessence de ce comportement ostentatoire, affichant une sophistication et un enjouement tout calculé pour se démarquer du vulgum pecus. Son club est le sommet d’une pyramide sous lequel on trouve l’entreprise (où seuls des as sont employés) et la petite ville repliée sur ses riches citoyens. L’entreprise, et plus généralement le milieu professionnel tel qu’il est organisé dans le film, ne vit pas tant pour engranger des bénéfices, qui vont de soi vu les activités couvertes (le gouvernement est le client pour la fameuse combinaison) que pour rassembler une caste d’élus en un même lieu, afin de les intégrer au club. C’est ainsi que Matt Winslow a rejoint la boîte sur proposition d’un de ses amis. Le patron (joué par Kevin McCarthy) passe ainsi plus de temps à essayer de le convaincre de rejoindre la troupe de Jones, à laquelle il est totalement inféodé (lui laissant visiter des installations confidentielles) qu’à faire de l’administration. Son bureau est d’ailleurs vierge de tout document, ce qui donne une impression de netteté renvoyant à l’aspect lisse et sans défaut que veulent se donner les adhérents du club. Pour peu qu’ils rentrent dans le moule, les employés peuvent connaître des promotions fulgurantes, ainsi que le découvre Matt en consultant les archives du personnel, essaimant ainsi ce mode de vie aux quatre coins de l’Amérique. En revanche, les esprits critiques sont condamnés à être écrasés purement et simplement, puis totalement oubliés, telle la première secrétaire (une vieille femme bien éloignée du style maison) au service de Matt. Le copinage et l’esprit de classe priment bien avant le mérite, ou du moins ce mérite n’est plus celui du travailleur consciencieux mais celui de la soumission à un état d’esprit impliquant des valeurs sectaires.
La vie familiale n’est bien entendu pas épargnée : elle aussi est atteinte par la perte de repères humains, aussi bien pour les parents que pour les enfants. Et ce n’est pas un hasard : attirer les Winslow dans cette petite ville où il n’y a rien à faire en dehors du club, et où la vie sociale est indissociable de celui-là les pousse à adhérer, puis à adopter les valeurs qu’on y promeut. Madame est appelée à être une femme au foyer au caractère affirmé, sexuellement agressive et émotionnellement atrophiée. Si l’on en juge par les avances de Jessica, la fidélité et les sentiments ne sont plus vraiment de mise. L’important est que la femme donne au ménage un certain standing, devant se charger (encore une question d’apparence) de l’aspect donné par le foyer, devenu une vitrine du succès. Dans le cas des Winslow, Patricia enlève tout ce qui est ancien dans leur nouvelle maison pour le remplacer par un ameublement moderne et « design », mais extrêmement froid, collant au genre de personnalité que l’on attend des adhérents du club. Pour leur part, les enfants deviennent des insupportables têtes à claque ne pouvant souffrir la moindre contrariété sous peine de crises de colère et se devant de disposer de jeux au top de la technologie. De vrais gosses de riches. Au bout du compte, ce qui rend chaque individu particulier est gommé : il n’y a pas d’autre choix que de faire comme le voisin.

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Pertinente, cette vision du néoconservatisme. En revanche, la subtilité n’a pas été le fort de Wes Craven. Il est vrai qu’au contraire de Siegel et de Kaufman, son sujet d’étude n’est pas des plus discrets. L’infiltration communiste et les manigances des élites essayaient justement de se faire en secret, tandis que la raison d’être des yuppies est de s’exposer au grand jour au milieu de leurs pairs. En fait, Craven aurait pu miser sur une satire plutôt que sur le schéma classique, mais il a choisi de garder celui-ci… bon. Le changement de comportement de Patricia Winslow et de ses enfants saute ainsi aux yeux, et il ne règne pas ce climat de paranoïa qui faisait de L’Invasion des profanateurs de sépultures un film fiévreux, ce qui a tendance à limiter Invitation pour l’enfer à son seul discours sur le mode de vie yuppie et à nuire à son côté science-fictionnel. La métaphore n’en est plus vraiment une, et d’ailleurs Craven n’a même pas essayé de la maintenir. Il a clairement mis les choses au clair lorsqu’il a fait passer Jessica Jones dans le champ de vision de la combinaison spatiale, laquelle analyse ce qu’elle voit et proclame « NON HUMAIN – HOSTILE ». Difficile d’être plus éloquent. Craven passe aussi sur les moyens dont Jones transforme ses victimes : ils entrent dans une pièce enfumée, et en ressortent néoconservateurs. Entrer dans ladite pièce est une aventure réservée pour la fin de film, le reste ne se déroulant qu’en observation auprès de Matt, permettant au réalisateur de se concentrer uniquement sur son discours sociologique. Quand le moment est venu de franchir le pas et de retourner à la science-fiction, cela prend l’allure d’une série B classique, un peu ridicule et même légèrement torché (le monde vu en négatif coloré !).

Même si de toute évidence Craven s’est peu soucié de contenter les amateurs de science-fiction pure et dure, limitant du coup la portée de son téléfilm, il convient d’admettre que son Invitation pour l’enfer se place dans les réussites de sa carrière. Un peu trop simple pour être en haut du panier (peut-être que les exigences de la télévision, notamment en termes de tournage, ont pesé dans la balance), mais le résultat est fort honorable, à mettre sur le même plan que La Ferme de la terreur ou L’Amie mortelle.

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