Cinéma Thriller Western

Inn of the Damned – Terry Bourke

Ecrit par Loïc Blavier

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Inn of the Damned. 1975.
Origine : Australie
Genre : Exotisme
Réalisation : Terry Bourke
Avec : Alex Cord, Judith Anderson, Joseph Fürst, Robert Quilter…

Alors que le XIXe siècle touche à son terme, une grande menace pèse sur les voyageurs traversant le Gippsland, région rurale du sud de l’Australie. Un timing malheureux, et les voilà contraints de loger à l’auberge reculée de Caroline et Lazar Straulle, vieux immigrés autrichiens se plaisant à assassiner leurs convives qu’ils détroussent au passage. Pour s’attirer la clientèle, ils ont passé un pacte avec un certain Biscayne, meurtrier et voleur de son état, recherché par Kincaid, le brutal américain devenu trooper australien.

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Après l’abandon de Fright, son projet de série horrifique, Terry Bourke semble avoir quelque peu pataugé. Et pourtant, Night of Fear, pilote sans lendemain dudit projet, ne manquait pas de qualités. Entre autres, il s’est posé en précurseur du survival et en digne représentant de l’exploitation australienne (ou « ozploitation ») émergente. Mais les quelques épisodes de séries télé dont Bourke s’est chargé tout de suite après étaient peu propices à confirmer son talent. Jusqu’à ce que trois ans après Night of Fear il revienne avec deux films de tout évidence conçus par opposition au formalisme d’une industrie cinématographique encore largement tributaire des très sérieux pouvoirs publics, à savoir une comédie sexy (Plugg) et l’inclassable Inn of the Damned qui nous intéresse ici, et qui trouverait son origine dans la préparation de Fright. Bien particulier est ce film qui, si l’on s’en tient aux grandes lignes de son intrigue se fait à la fois western (ou sudern ?) et thriller horrifico-ironique dans la mouvance d’Arsenic et vieilles dentelles, de L’Auberge rouge voire de Psychose, incorporant aussi de fréquents traits de comédie tantôt burlesques et tantôt noirs, et même l’intervention inopinée d’une scène de lesbianisme incestueux. N’ayant pas peur de déstabiliser, Bourke voltige d’un style à l’autre, sans pourtant jamais donner l’impression qu’il se lâche purement et simplement. Aussi bariolé qu’il puisse être, Inn of the Damned demeure cohérent à bien des niveaux, et marque en cela la volonté de ne pas apparaître comme étant un simple représentant de la série B australienne. La première de ces cohérences saute aux yeux : c’est tout simplement le soin apporté à l’image, constant de bout en bout malgré la pluralité de l’intrigue. Pour ses décors en extérieurs, Bourke utilise la luxuriance préservée de la Nouvelle Galles du Sud, ce qui donne aux côtés westerniens du film une touche d’exotisme non négligeable. Témoin cette magnifique scène de course-poursuite à cheval dans les allées d’une orangeraie, qui débouche sur les vastes étendues gazonneuses au pied des collines, ou encore cette bagarre de chiffonniers dans les eaux transparentes d’une cascade rocailleuse. Que des scènes d’action aient lieu dans ces cadres aussi idylliques constitue en soit une preuve du côté bigarré voulu par le réalisateur, lequel ne se contente d’ailleurs pas de peaufiner ses extérieurs. La fameuse auberge est elle aussi particulièrement paisible. Isolée dans cette nature originelle, elle constituerait le cadre parfait pour une retraite au soleil. Rustique, spacieuse, bien tenue, elle a du charme. Mais elle constitue aussi le tombeau des voyageurs imprudents, et à la faveur d’un orage ou de l’éclairage aux bougies, elle se dote d’une qualité gothique originale et là encore surprenante.

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Pour peupler tous ces lieux, Bourke a recours à des personnages qui, pour bizarres qu’ils soient, sont toujours fidèles à eux-mêmes, y compris lorsque leurs sorts s’entremêlent. Ce qui explique aussi à la fois l’étrangeté de son film et l’humour qui s’en dégage au-delà même des (rares) scènes ouvertement comiques. Nous avons ainsi un rude trooper rappelant l’inspecteur Harry voire même en encore un peu plus anticonformiste (ainsi se prend-il un savon par son supérieur tandis qu’il est au lit, nu, et qu’il mange des fruits sur le corps de sa compagne d’un soir) qui se retrouve fortuitement à affronter de manière feutrée ces deux vieux immigrés dont le puritanisme apparent cache à la fois le secret de leur attraction pour le meurtre barbare quoique peu exploité graphiquement (on connait les procédés mais on ne les voit pas en action) et celui de leur mobile, une histoire d’enfant assassiné qui nous vaut un flash-back sinistre et flouté qui n’est pas sans rappeler les tics du giallo. Nous avons aussi le bandit Biscayne, pur produit du western et particulièrement proche du Tuco de Le Bon, la brute, le truand avec lequel il partage l’apparence hirsute et le manque de jugeote. Il se trouve être le fournisseur des époux Straulle, qui renversant les attentes, le dominent par le chantage. Tels sont les personnages principaux, tous très colorés. Ils sont complétés par quelques seconds couteaux assez remarquables : un vieil homme d’affaire et sa prostituée, une riche marâtre lesbienne profitant de la candeur de sa belle-fille (les victimes des Straulle), un malfrat timoré voleur de chiens (le complice de Biscayne), un adjoint surveillant autant son brutal supérieur que ses suspects… Tous ces personnages se tournent autour à l’aide d’un scénario qui s’avère aussi bien capable de réorienter brutalement la tournure western vers la tournure thriller que de mêler allégrement les deux. S’il n’est pas vraiment difficile de savoir comment le tout se terminera, il est en revanche bien plus ardu de savoir comment Bourke nous y amènera, que ce soit par son scénario et sa technique. Les ruptures de genres et l’entrechoquement des personnages opposés conduisent aussi à des ruptures de rythmes, et même à de soudains changements dans la musique. En somme, le spectateur est bousculé non pas par ce qu’il voit mais par le procédé de narration employé, assez inédit en son genre et qui a de quoi désarçonner. Ce procédé, vu généralement dans le cinéma d’exploitation, peut parfois trahir un certain manque de professionnalisme, ou bien une volonté de fuite en avant. Ce qui n’est absolument pas le cas ici : conçu avec soin, et reposant sur un scénario qui cherche malgré tout à ne jamais sombrer dans l’ineptie, Inn of the Damned pourra plaire aussi bien aux amateurs de séries B que de cinéma classique. Avec le risque de déplaire aux deux, ou bien de lasser à force de courir plusieurs lièvres à la fois.

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Bourke avait déjà innové avec Night of Fear, mais dans un style tout de même aisément imitable (à l’heure actuelle, on en bouffe encore plus que de raison, du survival !). Il innove encore ici, mais dans une volonté plus expérimentale, qui reste par conséquent assez unique. Sans aller jusqu’à parler de perle méconnue, car il manque malgré tout un peu de substance à cet exercice de style, le résultat est malgré tout fortement appréciable et inscrit le nom de Terry Bourke sur la liste des réalisateurs à traquer. Ce qui s’avérera plus dur au niveau de la distribution de ses œuvres qu’au niveau de la longueur de sa filmographie, puisqu’il semble s’être complétement réorienté à la fin des années 80, abandonnant aussi bien le cinéma que la télévision pour laquelle il a tout de même consacré la majeure partie de sa carrière post-Inn of the Damned. N’empêche, on en vient à se dire que si Fright avait pu se faire, ça aurait pu être un délice.

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