Cinéma Polar

Huit millions de façons de mourir – Hal Ashby

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8 millions ways to die. 1986.
Origine : Etats-Unis
Genre : Polar éthylique
Réalisation : Hal Ashby
Avec : Jeff Bridges, Rosanna Arquette, Andy Garcia, Randy Brooks…


Déjà très porté sur la bouteille, l’agent des stups Matt Scudder sombre dans un alcoolisme forcené à la suite d’une arrestation qui a mal tourné. Désormais divorcé et travaillant en tant que détective privé, il est contacté par Sunny, une call girl de luxe qui lui propose 5000 $ s’il la rachète à son souteneur. Connaissant ce dernier, Matt met la parole de la jeune femme en doute. Lorsque celle-ci se fait assassiner sous ses yeux, il sombre dans un abyme éthylique dont il ne ressortira qu’avec la ferme attention de savoir qui l’a tuée.

Drôle de destin que celui d’Hal Ashby. Alors que sa filmographie a contribué à façonner le cinéma américain des années 70 (Harold et Maude, La Dernière Corvée, Retour ou encore Bienvenue Mister Chance), il demeure largement méconnu du grand public, au contraire des Martin Scorsese, Brian De Palma, Francis Ford Coppola et autres William Friedkin qui ont tout comme lui composé « Le Nouvel Hollywood », cet âge d’or qui de la fin des années 60 à l’aube des années 80 a vu les cinéastes prendre momentanément le pouvoir au sein des studios. Durant ces années fastes, Hal Ashby s’est constitué une œuvre cohérente, forte de personnages dont l’insouciance finit toujours par se heurter à la réalité de leur époque. Lui-même a fini par se heurter aux réalités des années 80 naissantes. Éternel hippie en butte à toute forme d’autorité, il n’a pas cherché à s’adapter à la nouvelle politique des studios, se perdant alors dans la simple illustration d’histoires qui ne lui correspondaient pas vraiment. Vouée à s’achever dans le plus strict anonymat, sa carrière connaît un ultime sursaut à la faveur de Huit millions de façons de mourir, un polar adapté du roman éponyme de Lawrence Block. L’addiction qui pollue le quotidien de Matt Scudder trouve des échos dans la propre vie du réalisateur, même si à la différence du personnage principal, ce dernier a toujours fort bien su s’en accommoder.
Il est de coutume que le récit s’appauvrisse considérablement lors de sa transposition de l’écrit à l’écran. Le film d’Hal Ashby ne déroge pas à la règle. En délocalisant le théâtre de l’action de la Grosse Pomme à la Cité des Anges, le scénariste Oliver Stone rend caduque la signification du titre, qui dans le roman faisait référence aux huit millions de new-yorkais. Lawrence Block n’hésitait ainsi pas à entrecouper l’enquête de Matt Scudder de faits divers, comme autant d’instantanés de la dangerosité du New York des années 80. Oliver Stone préfère quant à lui resserrer l’intrigue autour de son personnage principal, n’offrant qu’une vision elliptique de Los Angeles. Tout au plus, la luminosité de la ville californienne sert-elle de contrepoint aux ténèbres dans lesquels Matt Scudder plonge à chaque coma éthylique. Des comas qui valent comme autant de fondus au noir sur une existence nimbée de violence qu’il n’est plus en mesure d’affronter.
Le flic imbibé d’alcool relève de la figure récurrente du genre, déclinée à des degrés divers. Huit millions de façons de mourir opte pour une approche plus jusqu’au-boutiste. Matt Scudder ne boit pas par plaisir mais par nécessité. Son impuissance face à toute cette violence qui régit son quotidien lui pèse tellement qu’il cède de plus en plus volontiers à l’appel de la boisson pour l’oublier. Ce comportement autodestructeur dénote un certain renoncement, ainsi qu’un profond repli sur lui-même. En agissant ainsi, il se coupe totalement du monde extérieur, à commencer par sa famille qui ne survivra pas à ses escapades éthyliques répétées. De sa femme, le film n’en offre qu’une image fugitive, preuve que Matt l’avait déjà perdue depuis longtemps. La présence de sa fille n’est guère plus conséquente même si indirectement, elle se trouve à l’origine du meurtre de Sunny en accaparant les pensées paternelles. Au début du film, Matt Scudder cumule les mauvais choix et les erreurs d’appréciation. Il n’est plus que l’ombre de lui-même, une épave que ses anciens collègues regardent avec condescendance. Élucider le meurtre de Sunny devient alors pour lui le meilleur moyen de se réconcilier avec lui-même, de remonter la pente suivant une trajectoire rédemptrice attendue. L’intrigue met peu en avant l’enquête à proprement dite. Cousue de fil blanc, celle-ci révèle hâtivement l’identité du tueur pour laisser place nette au triangle amoureux Matt Scudder-Sarah-Angel Maldonado. Huit millions de façons de mourir se déploie en polar nonchalant, curieusement assez proche du Lendemain du crime de Sidney Lumet, sorti la même année. Au-delà d’un acteur commun – Jeff Bridges – les deux films partagent cette même légèreté dans leur approche du genre par un égal souci de désacralisation. Ainsi, Hal Ashby nous dépeint un monde peuplé de médiocres, qui n’ont que leur grande gueule pour exister. Fils spirituel du Tony Montana du Scarface de Brian De Palma, dont le choix d’Andy Garcia pour l’incarner rend la filiation encore plus prégnante (l’acteur a souvent été présenté à ses débuts comme le successeur d’Al Pacino, ce dont Francis Ford Coppola s’est malicieusement servi pour Le Parrain 3), Angel Maldonado masque ses origines modestes derrière une clinquante sophistication. Face à Matt et Sarah, il use d’un ton mielleux et faussement enjoué qui cache mal de mauvaises manières qui ne demandent qu’à rejaillir à la première occasion. Pour les beaux yeux de Sarah (l’incendiaire Rosanna Arquette), Matt et Angel se livrent donc à un combat de coqs dont l’issue, pour peu incertaine qu’elle soit, offre des moments complètement décalés.

Hormis lors d’un happy end quelque peu forcé, le récit contourne habilement les attentes. La romance qui se joue entre Matt et Sarah ne brille pas par son évidence, les deux personnages étant loin d’être sur la même longueur d’onde, lui davantage préoccupé par sa rédemption quand elle se questionne sur cet homme qui se refuse à elle, peu habitué à une telle froideur à son endroit. Pour son dernier film – il meurt en 1988 – Hal Ashby réalise un polar atypique et au rythme nonchalant, jamais plus à son aise que lorsqu’il saisit les failles de ses personnages dans les scènes les plus inattendues. A ce titre, on retiendra l’échange dans l’entrepôt lors duquel les personnalités des uns et des autres se révèlent dans un indicible chaos. Lors de cette scène, qui navigue entre grotesque et fureur, la violence sous-jacente n’en devient que plus glaçante par son côté arbitraire et imprévisible. Clou d’un spectacle déconcertant à défaut d’être toujours passionnant, cette scène contient en elle les germes de ce que plus tard on appellera le polar « tarantinesque ». Comme quoi, même dans ses films les plus mineurs, Hal Ashby sut contaminer durablement le cinéma américain.

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