Cinéma Polar Thriller

Huit heures de sursis – Carol Reed

Ecrit par Gilles Vannier

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Odd Man Out. 1947.
Origine : Royaume-Uni
Genre : Drame / Thriller / Film noir / Survival nationaliste
Réalisation : Carol Reed
Avec : James Mason, Robert Newton, Robert Beatty, Fred J. McCormick…

Combattant acharné de la cause irlandaise, Johnny McQueen est toutefois opposé à l’emploi de la violence. Il accepte malgré tout de mener à bien un hold-up dont le but est de renflouer les caisses de l’IRA. Durant l’action il se retrouve contraint de tuer un garde et est lui-même gravement blessé. Ses camarades l’abandonnent et s’enfuient sans même lui porter secours. Dennis, son ami de toujours, le rejoint alors dans l’abri antiaérien dans lequel Johnny a trouvé refuge et accepte de faire diversion en entrainant à ses trousses les forces de police. Cela reste la seule façon de laisser une chance à Johnny de s’en sortir. Hélas, Dennis après avoir été comme prévu pourchassé, est capturé après un affrontement dans un tramway. Pendant ce temps, alors que l’organisation est affaiblie, les complices de Johnny sont dénoncés par le tenancier qui les abrite, lequel compte bien toucher une récompense. Ils sont alors abattus devant la maison close qui leur servait jusque là de refuge. Johnny se traine de cache en cache puis, après s’être terré dans un jardin, il est recueilli par Rosie et Maudie, deux anglaises secouristes qui le soignent. Lorsque Johnny comprend que ces dernières l’ont identifié, il s’enfuit à nouveau. Il atterrit alors dans un pub, entre les mains de Schell, lequel est avant tout désireux de le vendre au plus offrant. Il est ensuite conduit chez Lukey, un peintre illuminé qui voit là l’occasion inespérée de faire le portrait d’un moribond ; chez le peintre, Tober, un ancien étudiant en médecine ayant raté sa vocation parvient à soigner enfin le blessé. Johnny doit ensuite quitter l’atelier de Lukey pour tenter de rejoindre le port où son amie Kathleen le rejoint, et espère pouvoir prendre la fuite à bord d’un bateau…

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Carol Reed n’est plus un nouveau né lorsqu’il tourne ce projet très personnel. Celui-ci avait acquis une solide réputation dès le début des années 40 avec quelques films tels que Sous le regard des étoiles (The Stars Look Down, 1939), Kipps (1941) ou encore The Young Mr. Pitt (1942). C’est toutefois surtout après la guerre que son talent sera à son maximum en livrant au cinéma britannique quelques unes de ses plus belles œuvres du moment : Huit heures de sursis, Première désillusion (The Fallen Idol, 1948), Le Troisième homme (The Third Man, 1949) ainsi que Le Banni des îles (An Outcast of the Islands, 1951). Le réalisateur semble passer d’un auteur à un autre avec une belle aisance et c’est avec une parfaite maîtrise de l’écriture cinématographique qu’il illustre alors (avec qui plus est finesse et sensibilité) les univers littéraires de romanciers aussi variés que Graham Greene, Joseph Conrad ou F.L Green, ici, chez qui l’on retrouve les mêmes thèmes de prédilection : la solitude, l’amitié, la trahison idéologique et humaine, les limites de la fidélité, la quête de la vérité et l’ambiguïté des apparences. Huit heures de sursis est donc le premier film d’une très brillante série qui rencontre le succès dans un même temps, puisque Carol Reed recevra, trois années consécutives, le prix du meilleur film décerné par la British Film Academy.
Outre la méditation sur la violence et la mort, Huit heures de sursis est également à l’époque, l’un des rares films consacrés au problème irlandais, ce qui lui confère une espèce d’actualité percutante : le militant de l’IRA Johnny McQueen (superbement campé par James Mason) s’est sacrifié à sa cause ; grièvement blessé, il erre dans les rues de Belfast à la fois traqué et abandonné, comme dans une course désespérée dont la mort serait à la fois annoncée et la seule issue possible. Il est étonnant de constater encore aujourd’hui à la vision de Huit heures de sursis la perfection formelle de l’œuvre en même temps que l’extrême rigueur de la construction dramatique, qui dépasse le fait divers politique pour se hausser au niveau de la tragédie, dont d’ailleurs le film respecte les règles classiques : unité de temps, de lieu et d’action.

Une sorte d’aura fatale cerne dès le début notre héros si bien que le titre original du film se révèle particulièrement significatif : Odd Man Out fait référence à une comptine du folklore anglo-saxon portant le même nom et servant à désigner celui ou celle qui doit « sortir de la ronde ». D’entame de film, Johnny a donc été désigné pour sortir de la ronde, et même de la ronde des vivants. McQueen est en effet promis à la mort, ce qui confère une dimension et une force dramatique accrues à ce qui ressemble fort à d’ultimes et dérisoires déambulations, alors qu’il erre comme un animal pris au piège, en proie aux souvenirs et aux hallucinations, dans une ville devenue hostile et maléfique. C’est finalement plus par une sorte d’instinct vital qu’il cherche à fuir et chercher un abri que pour échapper à la police.
Avec Huit heures de sursis, Carol Reed a voulu aussi réaliser une parabole sur la trahison, la peur et la charité, avec soit, parfois quelques passages lourdement appuyés par une dimension quasi expressionniste sur les personnages. Dans un monde régi par la violence aveugle, on assiste en effet à une lente dégradation des valeurs morales, tandis que les actes de solidarité et de compassion prennent au contraire une valeur exemplaire. Dès que Johnny est blessé, il se voit impitoyablement abandonné par ses camarades de combat, dont il compromet désormais la sécurité ; seul son ami Dennis se dévouera, entraînant délibérément les forces de l’ordre sur sa piste, afin de lui donner une chance de s’en sortir. Par une sorte de justice immanente, ses compagnons seront à leur tour livrés à la police par le tenancier d’une maison close, un minable petit proxénète guidé par le seul appât du gain.
On retrouve ce même mélange d’égoïsme et de pitié, de lâcheté et d’amour sincère du prochain chez les spécimens d’humanité que Johnny rencontre au cours de sa pathétique errance : alors que le chauffeur de taxi ne cherche qu’à se débarrasser de ce client compromettant, qui perd son sang et qui pourrait lui valoir des ennuis, les deux secouristes anglaises n’hésitent pas à soigner cet homme blessé et si elles ont deviné son identité, le spectateur (lucide contrairement au héros perdu du film) comprend qu’aucune d’elles n’a l’intention de le dénoncer.
Si le peintre Lukey, rempli d’obsessions morbides, ne pense qu’à fixer sur sa toile les traits de l’homme mourant, sans tenter véritablement de lui venir en aide, Tober, l’étudiant en médecine à la vocation ratée, trouve à cette occasion une chance de retrouver un peu de sa dignité. Et c’est alors que Johnny, avec la fièvre visionnaire de celui qui a déjà un pied dans la tombe, se dresse en déclamant l’Épître de saint Paul aux corinthiens, terminant ainsi : « Trois choses demeurent… l’espérance, la foi et la charité, mais la plus importante des trois c’est la charité« .

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On peut reprocher également à Carol Reed une recherche un brin systématique du pittoresque au sein de cette galerie de personnages (complétée qui plus est par un clochard très folklorique !), qui n’est pas sans rappeler la tradition réaliste française d’avant guerre. Huit heures de sursis souffre aussi d’un abus de symboles visuels. Néanmoins le film garde aujourd’hui encore une grande force du fait de sa rigoureuse construction dramatique et de sa perfection formelle.
Admirablement secondé par le chef opérateur Robert Krasker, Reed traduit à la perfection l’atmosphère angoissante de la ville glacée et crépusculaire et l’on notera à ce propos, l’utilisation intelligente de la caméra subjective afin d’exprimer le délire de Johnny en proie à la fièvre. L’univers familier de Belfast se métamorphose soudain, grâce aux éclairages expressionnistes et à l’accompagnement musical lancinant de William Alwyn, en un véritable monde de cauchemar. Rien que pour ces énormes qualités, Huit heures de sursis demeure encore à ce jour une splendide rencontre entre un cinéaste inspiré et un spectateur qui serait lui aussi inspiré d’aller le revisiter.

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