Aventure Cinéma Fantastique

Horizons perdus – Frank Capra

Ecrit par Loïc Blavier

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Lost Horizon. 1937.
Origine : Etats-Unis
Genre : Aventures
Réalisation : Frank Capra
Avec : Ronald Colman, Jane Wyatt, Edward Everett Horton, John Howard…

En 1936, date de la mise en production d’Horizons perdus, Frank Capra est au coeur de sa plus belle période. Il sort d’un excellent L’Extravagant Mr Deeds et réalisera bientôt les sublimes Vous ne l’emporterez pas avec vous (1938) et Mr Smith au sénat (1939). Pourtant, à cette époque, le monde est en proie à d’énormes soucis : les séquelles de la crise de 29 (aggravées aux Etats-Unis par la catastrophe naturelle du Dust Bowl), le fascisme en Italie, et le nazisme en Allemagne. L’ambiance est délétère, la guerre se rapproche inéluctablement. C’est probablement pour ces raisons que Capra, dans sa quête perpétuelle pour un monde plus juste, va situer son nouveau film dans un milieu extérieur aux Etats-Unis, et même à l’extérieur de tout.

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En effet, se basant sur un livre de James Hilton, Horizons perdus nous raconte l’histoire du diplomate humaniste Robert Conway et de ses compatriotes, des britanniques et des américains forcés d’abandonner leurs positions en Chine pour cause de guerre civile (écho probable aux remous de la Longue Marche de Mao, au mouvement nationaliste et au conflit sino-japonais). Evacués par avion, il se rendront compte que le pilote qu’ils attendaient n’est pas le bon, et que leur vol est détourné. Après un atterrissage de fortune au cours duquel le pilote va laisser sa vie, ils se retrouveront au milieu de nulle part, dans les montagnes tibétaines inexplorées. Ils seront pourtant recueillis par les habitants de Shangri-La. Protégée du climat par les montagnes, Shangri-La constitue moins un monastère qu’une microsociété, et même un micro-monde. Nature verdoyante, population paisible, aucune économie, aucune police, aucun lien avec l’étranger. Shangri-La est une utopie. La question pour les protagonistes sera de savoir ce que cache cette utopie semblant infaillible.

Et, puisque le cinéaste se nomme Frank Capra, pas de place pour le moindre cynisme ici. Capra, à l’image de son personnage principal, Robert Conway, ne s’intéresse pas tant à l’enquête sur le pourquoi du comment du détournement d’avion qu’à la description du mode de vie et les motivations d’une initiative telle que Shangri-La. Il ne verse pas non plus dans le fantastique sombre : nous ne sommes pas ici dans la quatrième dimension. Si fantastique il y a (et c’est indéniable), il s’agit d’un fantastique très léger, relevant davantage du conte de fées que de l’histoire science-fictionelle. Avec l’humanisme qui le caractérise, Capra s’efforce de montrer une société parfaite. Sans fioritures, sans chichis. Une société simple, où l’amabilité et la modération dans toutes les choses de la vie sont de mise. Chose qui sera opposée au caractère des personnages occidentaux, à l’exception de Conway, tout de suite charmé de part ses penchants idéalistes. Le frère de Conway, pragmatique et carriériste, l’archéologue en quête de gloire, la femme américaine aigrie, l’homme d’affaire, tout ce petit monde fera tâche à Shangri-La, et sera tout d’abord bien suspicieux ou concevra des plans pas très recommandables. Se faisant, Capra place notre propre société occidentale face à son gros travers : le refus d’accepter le bonheur quand il se présente dans sa simplicité totale. A la quiétude et à la douceur de la vie de Shangri-La, il est frappant de constater la frénésie, le stress, les doutes, la violence, la paranoïa de tous les invités occidentaux. Pourtant, en face, jamais les habitants de Shangri-La ne tomberont dans les mêmes travers. L’opposition attendue n’aura jamais lieu, puisque l’un des deux « camps » refusera de combattre. Mieux : Capra se révélera profondément optimiste, et montrera que séparé de tout ce qui fait son quotidien agité, l’Homme pourra très vite trouver la paix mentale et physique. Jamais l’occident et ses ressortissants ne seront ainsi complètement désavoués. Pour Capra, l’homme est bon, c’est son environnement qui le conditionne. Plongé dans un milieu tel que celui-ci, la vraie bonté refera surface. C’est ainsi que le détournement d’avion trouvera son explication vers la moitié du film, d’une façon très paisible et très sobre. Mais dans tout cela, qu’y a-t-il à montrer à l’écran ? Pas grand chose il est vrai. Mais là où le film se révèle si réussi, c’est justement parce qu’il parvient à transmettre au spectateur la quiétude de la société de Shangri-La. Principalement grâce à des dialogues pleins de bons sens entre Robert Conway et le Grand Lama de Shangri-La, portant à la fois sur la société occidentale et sur celle du monastère. Grâce aussi à des décors très travaillés (un an de préparation avant le tournage), mariant harmonieusement nature et construction humaine, sans pour autant rejeter les apports du modernisme.
La fin du film, que je ne dévoilerai pas, lèvera complètement le mystère entourant Shangri-La, et ce d’une manière très « capraesque ». Du reste, pour quiconque connaît un minimum le réalisateur ou pour quiconque ayant bien assimilé la trame du film, le dénouement parait logique. Mais il reste malgré tout surprenant car complètement en dehors des habitudes cinématographiques de maintenant aussi bien que de l’époque (du reste, au fil de sa carrière, Capra resta toujours plus ou moins en froid avec les grands studios, qui lui reprochèrent son anticonformisme -à tel point qu’après guerre il s’en ira fonder sa propre compagnie de production-).

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En son temps, le film fut saccagé : il fut amputé de quelques scènes pour causes de propos trouvés pro-communistes par les autorités (pour l’anecdote, des séquences entières du film on été perdues, puis retrouvées, mais pas forcément en très bon état… voir le préambule du film dans son édition DVD). C’est encore une fois preuve d’un manque de jugement flagrant. Capra ne saurait être taxé de communiste : la société utopique qu’il décrit ressemble certes parfois à la société communiste voulue par Marx, mais elle emprunte aussi au christianisme (textuellement dans le film) et à la philosophie bouddhiste. Libre à chacun de faire son jugement, mais personnellement, m’est avis que Capra a juste comme à son habitude, et c’est tout à son honneur, cherché à prôner humblement la tolérance et la paix dans un monde qui semblait au bord de l’implosion. Horizons perdus est bien entendu une grande réussite cinématographique, qui nous amène à penser que malheureusement, le cinéma et l’art en général ont bien du mal à faire considérer leurs idées par le monde politique.

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