Cinéma Comédie Fantastique

Gremlins – Joe Dante

Ecrit par Loïc Blavier

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Gremlins. 1984.
Origine : Etats-Unis
Genre : Comédie horrifique
Réalisation : Joe Dante
Avec : Zach Galligan, Phoebe Cates, Hoyt Axton, Dick Miller…

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1984 est une date date importante pour Steven Spielberg, qui vient de lancer sa propre compagnie de production (Amblin Entertainment), destinée non seulement à encadrer ses propres films mais aussi à produire ceux de quelques poulains prometteurs. Parmi ceux-ci figure en bonne place Joe Dante, repéré par Spielberg grâce à cette habile repompe des Dents de la mer que fut Piranhas. Convaincu du potentiel de l’ex employé de Roger Corman avec Hurlements, le Golden Boy d’Hollywood avait depuis quelque temps l’idée de lui proposer une collaboration sur un long-métrage. La bonne opportunité vint avec Gremlins, scénario d’un film d’horreur rédigé par Chris Colombus, qui n’était alors qu’un débutant. Dante et Spielberg tombèrent tous deux d’accord pour porter le script à l’écran. Mais après peu de temps, il devint évident que le film allait demander un budget supérieur à celui envisagé, et que la mise en place des effets spéciaux allait être pour le moins complexe. Chris Walas, à qui cette tâche fut confiée, travailla donc à la conception des créatures durant quelques mois pendant lesquels Spielberg offrit à Dante l’opportunité de réaliser un sketch de La Quatrième dimension, le film (devant servir de pilote à une série télévisée). Puis commença le tournage de Gremlins. Sans réelle concertation entre Dante et Spielberg, le film abandonna petit à petit sa visée première, qui était de n’être qu’un film d’horreur relativement banal, inspiré par l’excellent sketch de la poupée zoulou de l’anthologie La Poupée de la terreur. Les changements s’imposèrent en toute logique au réalisateur et à son producteur, qui, parti pour le tournage de son propre Indiana Jones et le temple maudit, laissa à Dante une marge de manœuvre appréciable. Michael Finnell, vieil ami de Dante rencontré sur Hollywood Boulevard fut même désigné comme producteur officiel, reléguant Spielberg au titre de producteur exécutif. Si la situation de l’intrigue à l’époque de Noël demeura, le film devint davantage une comédie noire, parfait mélange de style entre le réalisateur de Piranhas et celui de E.T.. Dante s’orienta comme à son habitude vers la satire et Spielberg, épris de la peluche et sentant venir un merchandising fructueux, poussa le réalisateur non seulement à garder intact le mogwai Gizmo (qui devait à l’origine être le chef des Gremlins) mais aussi à lui attribuer un plus grand rôle, quitte à empiéter sur les personnages principaux. Bref, la conception de Gremlins fut en grande partie une suite de décisions s’étant imposées d’elles-mêmes, avant, pendant et parfois après le tournage (en postproduction). Beaucoup des scènes consacrées toutes entières aux Gremlins et à leurs méfaits relevèrent même de l’improvisation, à l’image de la célèbre scène du bar.

Dans la petite ville de Kingston Falls, au moment des fêtes de Noël, Rand Peltzer (Hoyt Axton) offre à son fils Billy (Zach Galligan) un mogwai nommé Gizmo. Mais comme l’annonçait le vendeur chinois : « avec le mogwai arrivent beaucoup de responsabilités ». De fait, trois règles sont à respecter : premièrement, il ne faut pas l’exposer à la lumière vive, et surtout pas au soleil, ce qui le tuerait. Deuxièmement, il ne faut pas mouiller le mogwai, sous peine de le voir se démultiplier. Enfin, règle la plus importante : il ne faut pas lui donner à manger après minuit, sans quoi le gentil mogwai se transformera en incontrôlable monstre vorace.

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Bien conscient de la perplexité que peut entraîner cette histoire des trois règles, Joe Dante opte pour une vision très « conte de fées » (ce sont ses propres termes), capable de faire avaler la pilule. Le choix de préserver le contexte de Noël, avec toute son décorum : neige, sapins, décorations, chants etc… est un premier pas dans cette direction, et augure de la volonté satirique qui sera celle de Dante. La photographie et les décors n’hésitent donc pas un instant à recréer et à intensifier toute l’imagerie d’Épinal associée à ce fameux « esprit de Noël », sucré parfois jusqu’à l’écœurement. Se souvenant de La Vie est belle, le classique de Frank Capra devenu icône de Noël, Dante fait de Kingston Falls la réplique exacte du Bedford Falls dans lequel évoluait le personnage de James Stewart (que l’on aperçoit à travers les images d’une télévision). Outre son aspect général, Kingston Falls est assimilable à Bedford Falls dans sa structure sociale : la ville est en effet indirectement dirigée par d’immondes banquiers, eux-mêmes dominés par la figure peu avenante de la vieille veuve Deagle, riche héritière d’un promoteur immobilier du même genre que celui qui sévissait déjà dans La Vie est belle. Profitant d’une scène dans la maison familiale des Deagle, Dante expose un portrait de feu Mr. Deagle, qui n’est nul autre qu’Edward Arnold, qui dans le formidable Vous ne l’emporterez pas avec vous du même Capra tenait le rôle d’un vieux bourgeois intolérant. Ville charmante au demeurant, Kingston Falls est aussi gangrénée par une pauvreté galopante, tout aussi caricaturale que la méchanceté des capitalistes à l’origine de cette misère. Le chômage s’accroît, les familles avec jeunes enfants risquent d’être expulsées de chez elles, les vieillards comme Murray Futterman (Dick Miller) passent leur temps à boire au bar « Dorry’s », les jeunes femmes telles que Kate (Phoebe Cates) doivent avoir deux emplois et la famille Peltzer a elle-même du mal à joindre les deux bouts, entre autre à cause du manque de succès du père, inventeur de profession. Bien que l’on ne puisse totalement dédouaner Dante de toute critique sociale (après tout, le film fut produit pendant les désastreuses années pognon de Ronald Reagan -le jeune cadre supérieur de la banque incarne cet aspect yuppie arrogant-), Gremlins mise avant tout sur les poncifs suscitant généralement l’émotion des spectateurs, particulièrement émus par les films de Noël. Dante semble prendre un malin plaisir à grossir les ficelles, non seulement pour se moquer quelque peu de Noël et de tous ses sentiments, mais aussi pour faire oublier la légèreté du scénario de Chris Colombus. Le paroxysme de cette satire est atteint lors de la désormais célèbre scène du monologue de Kate, dans laquelle la jeune femme révèle à son petit ami Billy la mésaventure à l’origine de son aversion pour Noël : grimé en père Noël, son père s’était brisé la nuque dans la cheminée familiale en voulant faire une surprise à sa famille, alors que Kate était encore enfant. Une anecdote outrageusement mélodramatique, balancée à un moment totalement inopportun, dont l’énormité est autant capable de faire déprimer que de faire rire les chaumières. Une scène qui fit couler beaucoup d’encre auprès des pontes de la Warner, la firme distributrice du film qui entama un bras de fer avec Joe Dante pour la suppression de ce monologue dépassant les bornes de l’humour noir. Bien qu’étant lui aussi opposé à cette scène, Steven Spielberg, par solidarité entre cinéastes, soutint Dante et lui permit d’avoir le dernier mot.

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Cette histoire de monologue fut en tout cas révélatrice d’une chose : la différence de positionnement entre Dante et ses supérieurs, Spielberg inclus. Car dans l’optique du cinéma grand public, le second degré n’était alors pas très bien vu, soit par une vision condescendante du public visé de la part de studios (qui devaient certainement penser que les spectateurs n’étaient pas à même de comprendre la dérision), soit par une exagération des considérations sentimentales premier degré (Spielberg, qui ne l’oublions pas fit de Gizmo un sous-E.T.). Élevé notamment aux films de William Castle tels que Le Désosseur de cadavres, formé à l’école Corman, Dante disposait d’une culture appelant le spectateur à se faire complice du spectacle projeté et à passer outre les incohérences de l’histoire, elles-mêmes dédiées à faire communier le public et les cinéastes. C’est ainsi que l’histoire des trois règles, totalement absurde, se retrouve « avalée » dans l’humour satirique de Joe Dante, pour lequel la complicité naît avant tout de la faculté de savoir surprendre. En cela, les Gremlins sont les incarnations rêvées de l’imprévisibilité. Apparus durant la seconde guerre mondiale, les Gremlins étaient à l’origine assimilés aux petits problèmes détraquant le matériel aéronautique. Roald Dahl leur consacra un livre en 1943, les Looney Tunes s’en resservirent pour leurs cartoons avec Bugs Bunny, et Rod Serling les reprit pour un épisode de sa Quatrième dimension (qui venait d’être remaké par George Miller dans le film à sketchs auquel Dante participa un an avant Gremlins). Déplacés dans le monde à la Capra qui est celui du film de Joe Dante, leur potentiel satirique était énorme. Là s’expliquent également les poncifs exacerbés utilisés par le réalisateur : en faisant de Kingston Falls un lieu regorgeant de schémas inamovibles (les codes de Noël, les clivages sociaux très marqués…), Dante prépare le terrain à des Gremlins qui vont mettre à sac toutes ces normes ancrées dans l’imagerie populaire. En faisant de Gizmo une petite peluche attirante, Spielberg tend lui-même le bâton pour se faire battre : Dante n’hésite pas une seconde à envoyer ses Gremlins martyriser le gentil mogwai, comme il n’hésite pas à envoyer les mêmes bestioles s’en prendre à tous les clichés évoqués. Planqués dans les sapins de Noël, agressant le père Noël lui-même, massacrant les chants de Noël, saccageant un cinéma diffusant Blanche Neige et les sept nains, humiliant les riches (Mrs Deagle et sa chaise remonte escalier) comme les pauvres (Murray Futterman et son chasse-neige), les jeunes (Kate) comme les vieux (Deagle et le couple Futterman, encore), les Gremlins ne respectent rien. Ils incarnent un Joe Dante plongé dans le monde des gros studios, moquant et dynamitant les respectables codes imposés. Il a souvent été dit que les Gremlins personnifient Joe Dante et que Gizmo personnifie Steven Spielberg : c’est la vérité, et tout comme eux, les mogwais, les méchants comme le bon, se sont construits en regardant des films. Ce n’est pas un hasard si le vieux vendeur chinois reproche à la famille Peltzer d’avoir appris à Gizmo à regarder la télévision : Gizmo est appelé à répéter ce qu’il a vu. Les Gremlins eux-mêmes répètent ce qu’ils ont vu : ce n’est pas un hasard non plus si ils regardent la télévision au bar chez Dorry’s ou si ils vont au cinéma. Au bar, ils sont tout un tas à singer les figures récurrentes du cinéma ou de la télévision : le gangster armé, le détective de films noirs, la femme fatale, et même la danseuse de fitness ! Au cinéma, ils entonnent tous en cœur le fameux chant des sept nains… La culture de l’image est prédominante et elle est recrachée non sans dérision par les Gremlins dans leurs tonitruantes virées, mais aussi par le réalisateur lui-même, qui place dès qu’il peut ses propres références. Robby le robot se montre ainsi au salon des inventeurs, Chuck Jones vient faire un caméo pour donner son avis sur les dessins de Billy, nombres des acteurs sont des fidèles de Dante et des vétérans du cinéma apprécié par Dante (Dick Miller en tête), sans parler des emprunts à Capra et même au Blob, à qui Dante reprend la vague d’invasion de la ville contre laquelle doivent lutter des jeunes gens aussi courageux qu’anonymes, réduits au rang de faire-valoir des Gremlins par le réalisateur et au rang de faire-valoir de Gizmo par Spielberg.

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Doté de cette énergie typique du cinéma populaire des années 50 (l’influence de William Castle s’y fait grandement ressentir), aidé également il faut l’avouer par des habiles conseils de Spielberg, Gremlins fait passer Joe Dante à une étape supérieure dans sa carrière de réalisateur. Au-delà de ses resucées (les Critters, Ghoulies, Munchies et autres Troll), le film eut une influence significative sur la façon d’aborder le cinéma à Hollywood, prouvant que le second degré n’était pas en soi réservé à une minorité adepte de cinéma fantastique à petit budget. Sorti le 8 juin 1984, soit le même jour que S.O.S. Fantômes, autre grande réussite à la démarche similaire, Gremlins incita les producteurs de tous bords à miser sur l’humour et à mélanger l’horreur et la comédie, parfois au sein de gros budgets. Malheureusement, tout le monde ne disposant pas de la maîtrise de Dante, cette tendance aboutit bien souvent à d’incroyables bêtises auto-satisfaites. C’est à peu près la seule chose que l’on peut reprocher à Gremlins.

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