Cinéma Drame Polar

Les Granges brûlées – Jean Chapot

Les Granges brûlées. 1973.
Origine : France – Italie
Genre : Implosion familiale
Réalisateur : Jean Chapot
Avec : Simone Signoret, Alain Delon, Paul Crauchet, Bernard Le Coq, Miou-Miou.

Alors qu’ils s’affairent à bord de leur chasse-neige au déneigement des environs d’un hameau du Haut Doubs, deux cantonniers tombent sur le cadavre d’une jeune femme, non loin de la ferme des Granges brûlées. Ce meurtre fait grand bruit dans la région, et trouve une résonance encore plus forte lorsque le juge Pierre Larcher est dépêché sur place afin de diriger l’enquête. Rapidement, il porte ses soupçons sur Paul, le fils cadet de Rose et Pierre, qui était de sortie ce soir-là à l’heure du crime. Il multiplie alors les allers et venues aux Granges brûlées, dans l’espoir que l’un ou l’autre membre de la famille l’éclaire sur les événements de cette nuit-là.

Peu connu du milieu cinématographique, Jean Chapot est avant tout un homme de théâtre qui, par souci de diversification, s’est essayé à la réalisation. Ne souhaitant pas brûler les étapes, il a d’abord tourné un court-métrage pour se familiariser avec ce nouveau médium, Le Dernier matin de Percy Shelley, avant de passer au format long. S’il a essentiellement œuvré pour la télévision, et cela jusqu’à la fin de sa carrière, au cinéma, sa filmographie se résume en deux films, lesquels peuvent néanmoins s’enorgueillir de prestigieuses distributions : La Voleuse tourné en 1966 avec Romy Schneider et Michel Piccoli et Les Granges brûlées en 1973, pour lequel il réunit Simone Signoret et Alain Delon. A ce stade de la carrière de l’acteur où il tournait en moyenne quatre films par an, partager de nouveau l’affiche avec Simone Signoret, deux ans après La Veuve Couderc de Pierre Granier-Deferre, relève de la gourmandise. Alain Delon n’est jamais plus heureux que lorsqu’il peut se confronter à des sommités de son métier. Loin des excès de son docteur Devilers face à Hélène Masson/Annie Girardot dans Traitement de choc d’Alain Jessua tourné la même année, Alain Delon incarne ici un personnage froid et méthodique qui se laisse peu à peu gagner par une admiration pour Rose, matriarche inflexible des Granges brûlées.

Le récit des Granges brûlées agit en trompe-l’œil. De prime abord, celui-ci suit le canevas classique du film policier (meurtre sordide, enquête, faux témoignages), à ceci près qu’à la figure habituelle de l’inspecteur se substitue celle moins usitée d’un juge d’instruction, dépêché spécialement sur place pour démêler les fils de cette affaire. Dans sa première partie, le film se construit suivant les diverses étapes de son investigation. Minutieux, le juge Larcher procède à une reconstitution du crime puis enchaîne les interrogatoires auprès des principaux suspects, lesquels se limitent à une poignée de personnes, hameau oblige. Il ne lui faut pas longtemps pour que sa conviction soit faite. En dépit de l’alibi fourni, il voit en Paul, le fils cadet de Rose et Pierre, le coupable idéal. Mais une absence de preuves formelles et le soutien indéfectible de Rose l’empêchent de le mettre sous les verrous. Il se refuse néanmoins à lâcher sa proie et n’hésite pas à bousculer les divers membres de la famille dont Rose, qu’il tente d’ébranler en lui collant les photos du cadavre de la victime sous le nez. Jean Chapot orchestre l’affrontement attendu sur le mode rat des villes – rat des champs. Arrivé en grandes pompes sur les lieux du crime à bord d’un hélicoptère, le juge Larcher marque d’emblée sa différence. Pur citadin, il ne connaît rien à la vie rurale et n’en comprend guère les codes. Sûr de son bon droit et de son flair, il se comporte avec suffisance, dispensant à ses interlocuteurs des sourires de circonstances pour mieux les amadouer. Au début, il n’agit pas autrement avec Rose. Il joue les hommes compatissants pour mieux en déceler les faiblesses. Or Rose demeure imperturbable, se battant bec et ongles pour préserver l’unité de la famille. Davantage que son mari Pierre, un homme effacé qui ne se sent bien que dans l’intimité de la remise qui lui sert d’atelier pour réparer de vieilles pendules, Rose s’impose en chef de famille. Elle résiste à tout, affrontant les événements avec un aplomb et une dignité qui forcent le respect, celui du juge Larcher inclus. Jean Chapot saisit la moindre occasion pour magnifier ce personnage. A ce titre, le journaliste incarné par Jean Bouise ne revêt d’autre utilité qu’à en dresser un portrait dithyrambique au juge Larcher, d’où il ressort que c’est grâce à elle que l’activité de la ferme perdure contre vents et marées. Face à un Alain Delon hiératique dans la droite lignée de ses rôles tenus chez Melville, Simone Signoret brille par l’intensité de son jeu et se pose en un concentré d’humanité face à la froideur de la justice.
Comme en atteste le dénouement expédié sur le mode fait divers, l’aspect policier du récit n’est qu’un prétexte. Chaque rebondissement permet à Jean Chapot d’aller plus avant dans l’auscultation de cette famille paysanne au bord de l’implosion. Il est beaucoup question de lâcheté. La lâcheté de ces hommes incapables de prendre leur vie en main, s’en remettant entièrement au bon vouloir de leur femme et/ou mère. Pour justifier son adultère, Louis, l’aîné, ne trouve rien de mieux que d’en faire le reproche à Rose, coupable à ses yeux de l’avoir forcé à se marier. Quant à Paul, il s’apitoie sur son sort à grandes rasades d’alcool depuis que son épouse Monique a quitté la ferme pour travailler à Pontarlier. Depuis, il rêve de la rejoindre mais n’a ni l’argent ni le courage nécessaires, attendant une aide providentielle de ses parents. Rose observe tout ça avec une grande lassitude. Elle ne supporte plus l’indécision dont font preuve ses fils, au contraire de sa fille qui, si elle aussi se destine à quitter la ferme, a quant à elle toujours su ce qu’elle voulait et ne s’en est jamais cachée. A travers ces tourments familiaux, Jean Chapot dresse un constat sans appel d’une France rurale en déshérence, sans se départir d’un regard bienveillant sur le monde paysan où en dépit des difficultés financières, les paysans conservent un sens de l’accueil intact. Une forme de noblesse teintée de solidarité qu’on retrouve peu en ville où le repli sur soi devient la norme.

Mû par des intentions louables, Jean Chapot peine à transcender son sujet au-delà du simple affrontement de stars, lequel pâti en outre de la prestation effacée d’Alain Delon. Par ailleurs, le film revêt un aspect trop appliqué et froid qui nous tient à bonne distance de son propos. Reste les décors enneigés du Haut-Doubs et la musique atmosphérique de Jean-Michel Jarre qui, surtout au début, insufflent un vent d’étrangeté au film.

Laisser un commentaire