Action Catastrophe Cinéma

En pleine tempête – Wolfgang Petersen

Ecrit par Loïc Blavier

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The Perfect Storm. 2000.
Origine : Etats-Unis
Genre : Catastrophe constatée
Réalisation : Wolfgang Petersen
Avec : George Clooney, Mark Wahlberg, John C. Reilly, Diane Lane…

Pour palier à une pêche d’espadons qui a encore déçu tout le monde, le Capitaine Billy Tyne programme une nouvelle sortie pour le bateau Andrea Gail, deux jours après la fin de la dernière. Son équipage traîne un peu des pieds, leurs proches encore plus, mais telle est la vie des pêcheurs au grand large. Devant le bien terne démarrage de cette dernière virée de la saison, Tyne a cette fois décidé de jouer le tout pour le tout et de pousser jusqu’au Bonnet flamand, une zone où les poissons abondent. Il ne sait pas que c’est aussi l’endroit où vont bientôt se réunir trois tempêtes qui n’en formeront plus qu’une, apocalyptique.

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Si le capitaine Tyne semble avoir perdu la main dans la traque des espadons, les producteurs d’Hollywood ont eux flairé le bon filon en remettant au goût du jour le film catastrophe dont le précédent âge d’or -façon de parler, vu que même à l’époque peu étaient réussis- remontait à une vingtaine d’année. Cette nouvelle vague a fait échouer sur nos écrans des cataclysmes divers, d’origines aussi bien humaines que naturelles : tornades, éruptions volcaniques, météorites, glaciations, épidémies, désastres véhiculés… Dans le lot, un film a marqué l’histoire du cinéma : le Titanic de James Cameron, devenu le film le plus rentable de tous les temps. Ce qu’il doit autant à la mise en avant d’une catastrophe qu’à l’écho renvoyé par la véritable histoire sur laquelle Cameron a, comme il est de coutume dans les films catastrophe, brodé une trame mélodramatique toute personnelle. Sorti trois ans après et tout en se basant sur le livre d’un journaliste, En pleine tempête joue sur les trois mêmes tableaux : la mer, l’histoire vraie et le mélodrame. Pour s’en charger, Wolgang Petersen semblait tout désigné, lui qui avait déjà barboté dans le film maritime (Le Bateau) et s’était déjà aventuré dans le film catastrophe tiré de faits réels (Alerte !). Son embauche est elle-même presque un cliché. Quant au film, adapté d’un livre signé du journaliste Sebastian Junger, il fait plus qu’être « presque » un cliché : c’en est un massif qui s’étale sur deux heures. De la disparition du bateau Andrea Gail et de son équipage qu’il raconte, il ne trahit pourtant pas forcément les faits importants. Les personnages sont conservés avec leurs noms, les conditions météorologiques retranscrites, les lieux sont identiques, les tentatives de sauvetage évoquées… On pourra toujours trouver quelques faits modifiés (le bilan des récentes pêches de Tyne, qui n’étaient pas aussi négatif) mais dans l’ensemble, pas de quoi crier à la trahison. En revanche, Petersen et son scénariste ont fait carburé leur imagination là où les connaissances sont très minces, principalement les conditions rencontrées par l’Andrea Gail une fois dans la tempête, et même avant. De cela, personne ne sait rien. Et c’est là que le réalisateur a brodé pour caser toute une démesure hollywoodienne typique à base de courage frisant l’héroïsme de la part de ces vaillants marins solidaires, amoureux de la mer au point d’y risquer leur vie face à des éléments parfois déchaînés. A tel point que la famille du véritable Billy Tyne a saisi le tribunal, jugeant qu’à l’aune du film on pouvait croire que Tyne a mené ses hommes à la mort par pure inconscience, ce en quoi personne ne peut rien préjuger. Il n’est même pas sûr que Petersen ait eu conscience de forcer le trait au point de donner une telle image au personnage de Clooney. De toute façon, ce capitaine en quête de rachat était approuvé par ses hommes, qui pour sauver leur pléthorique cargaison de poissons ont décidé dans l’allégresse et à l’unanimité de traverser la tempête. C’est que le congélateur de bord était tombé en panne, et qu’il fallait donc rentrer à bon port avant que la marchandise ne pourrisse. Leur retour serait donc devenu légendaire non seulement pour le poids de leur cargaison mais aussi pour le péril traversé. Si effectivement il semble y avoir eu quelques soucis avec le congélateur du véritable Andrea Gail avant son dernier voyage, Petersen semble malgré tout avoir poussé le bouchon un peu loin. Tout cela officiellement pour rendre hommage à ces courageux pêcheurs morts en mer, mais officieusement pour faire dans le style hollywoodien le plus fumeux.

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Le réalisme des personnages d’En pleine tempête est complétement nul, et m’est avis que ce n’est pas en ayant recours à de tels clichés que l’on rend un hommage sincère. L’équipage du bateau est ainsi composé de personnages préfabriqués : le valeureux loup de mer qu’est le commandant (George Clooney) qui tient bon la barre et qui ne vit que pour son activité, le jeune disciple brillant (Mark Wahlberg) qui s’instruit en sa compagnie tout en faisant le relais avec les autres, le bout en train un peu beauf mal dans sa peau, le gros nounours sensible et plein d’expérience, le rude prolo baroudeur et un dernier qui n’a absolument rien de distinctif si ce n’est sa couleur de peau… Toutes ces caractéristiques sont cependant repérées au cours des scènes sur la terre ferme, car une fois à bord, à part l’inconséquente bisbille entre le nounours et le prolo (dont les relations se normalisent dès que le second a sauvé la vie du premier), tous ces gars sont interchangeables. Ils ne sont plus que bravoure, entraide et dignité. On pourrait y voir une certaine vision du réalisateur qui sans les dénaturer efface ses personnages devant une nature qui les dépasse, mais loin s’en faut. Car même lorsque nous sommes au cœur de l’action, la longue exposition sur la terre ferme vient planer au dessus de l’Andrea Gail. Et c’était bien là, au cours de la première heure de métrage, que le pire a été atteint. Petersen s’est avisé de se pencher sur la vie privée de chacun, très certainement pour contraindre le spectateur à l’affection (et mieux provoquer ses larmes dans le final) à coup de grossiers stéréotypes dignes de sitcoms mélodramatiques. Et vas-y que le capitaine est tellement loup de mer qu’il est séparé de sa femme et de ses enfants et qu’il repousse les avances d’une collègue (jouée par Mary Elizabeth Mastrantonio), et vas-y que le jeune ne vit que pour sa copine (Diane Lane) qui pique sa crise de larmes lorsqu’il annonce son prochain départ en mer, et vas-y que nounours (divorcé de sa femme qui aurait eu une liaison avec le prolo sans ressources, d’où la bisbille) a passé sa dernière soirée avec son fiston aimant, et vas-y que le bout en train a commencé une inespérée relation avec une mère de famille délaissée… Quant au dernier, le noir sans caractérisation aucune, il a tout simplement passé une soirée à s’envoyer en l’air avec des inconnues (!!!) et n’a donc visiblement pas beaucoup de préoccupations. Même une fois l’action commencée, Petersen se sent obligé d’aller faire occasionnellement un tour du côté des proches des héros, souvent réunis dans le café tenu par la mère du personnage de Wahlberg. Ils y font la démonstration de leur angoisse, le pire étant certainement Diane Lane, qui vient tout juste d’emménager dans ce qui devait être la maison où elle et son homme auraient vécu après leur prochain mariage. Tout est fait pour montrer que ces hommes valeureux ont la vie dure et qu’ils seront éternellement pleurés. Y compris la musique outrageusement grandiloquente de James Horner. A ce point là nous ne sommes plus dans le manque de subtilité mais dans l’affront pur et simple : le public est-il à ce point demeuré qu’il a besoin de telles caricatures pour éprouver de la compassion ? Un peu plus et Petersen tombait dans le travers cameronien du « grand méchant », à savoir désigner un personnage à la vindicte populaire. Bob Brown, propriétaire du Andrea Gail (joué par Michael Ironside et son atypique physique de « méchant »), n’avait pas ménagé Tyne concernant la maigreur de ses précédentes récoltes. Il est donc venu à l’idée de la fiancée hystérique de lui reprocher de les avoir poussés à se jeter dans la gueule du loup. Heureusement, Petersen fait alors preuve de son unique sens de la retenue en ne donnant pas de suite à ce qui demeurera un simple coup de gueule.

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Comme trop souvent dans le film catastrophe, après avoir constaté que l’enrobage est aussi envahissant qu’abominablement pensé, il n’y a donc plus qu’à espérer que l’action elle-même soit digne d’intérêt. Cela ne sauverait pas le film mais aurait au moins le mérite d’apporter un peu d’air frais. C’est bien le cas… Du moins pour un temps. Car si la photographie de la tempête est excellente, si la mise en scène exprime bien les tangages du bateau, si le montage reste très lisible malgré les torrents qui envahissent le champ et si les effets spéciaux sont nickels, les plans larges du petit navire au milieu du vaste océan déchaîné et les déferlantes sur et dans le bateau deviennent vite lassants. De même pour les marques de bravoure des pêcheurs qui tentent vaille que vaille de sauver l’embarcation et leurs camarades. Et ce n’est certainement pas en renouvelant ce même genre de plans pour les sauveteurs, eux aussi malmenés par la tempête et qui eux aussi font preuve d’un héroïsme caricatural, que la réceptivité face au spectacle ne s’émousse pas petit à petit. Même de bonne facture, l’action reste limitée par le concept même de tempête. Elle reste cela dit le seul -et finalement maigre- point fort d’un film insipide qui n’aura pas attendu que la tempête éclate pour prendre l’eau.

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