Cinéma Horreur

Eden Lake – James Watkins

Eden Lake. 2008.
Origine : Royaume-Uni
Genre : Survival
Réalisation : James Watkins
Avec : Kelly Reilly, Michael Fassbender, Jack O’Connell, Finn Atkins, Thomas Turgoose.

La journée de travail touche à sa fin. Jenny (Kelly Reilly), maîtresse d’école, s’empresse de rejoindre son fiancé Steve (Michael Fassbender), lequel lui a concocté un petit week-end romantique au bord d’un lac. Le jeune homme souhaite profiter de l’occasion pour la demander en mariage. Malheureusement, la présence sur les lieux d’une bande de gamins désœuvrés va profondément changer ses plans. D’incivilités en provocations, les événements prennent une tournure de plus en plus dramatique jusqu’à l’irréparable.

La vieille Europe bouge encore. A l’instar de ce qui se passe en France, le cinéma d’horreur connaît un regain d’activité en Angleterre. Après les infectés de 28 jours plus tard (Danny Boyle, 2002), les créatures troglodytes de The Descent (Neil Marshall, 2005), et avant les aliens de Attack the Block (Joe Cornish, 2011), le débutant James Watkins propose avec Eden Lake un survival, genre plutôt limité mais pour lequel il renoue avec un jusqu’au boutisme propre aux années 70. Néanmoins, le jeune réalisateur a la bonne idée de ne pas se complaire dans la citation stérile comme bon nombre de ses confrères, enrichissant son film d’un sous-texte sociologique qui lui tient particulièrement à cœur.

En artisan consciencieux, James Watkins a le souci du détail. Son intrigue, il prend le temps de la façonner, de lui conférer une certaine profondeur. Il n’envisage pas Eden Lake comme un simple film de trouille mais comme un constat d’une société trop permissive voire démissionnaire, notamment vis à vis de ses enfants. A ce titre, le voyage du jeune couple vaut tout autant que leur destination. Toute une série d’indices sont distillés au fil du trajet, à commencer par les extraits radiophoniques qui accompagnent leur sortie de Londres. Il est alors question d’un « plan respect », né lors des législatives de 2005, lequel a pour but de restaurer la culture du respect, aussi bien dans les écoles, que les villes, les villages, etc… Plus tard, des jeunes à vélo leur filent sous le nez à un croisement alors que le feu venait de passer au vert et que Steve s’apprêtait à redémarrer, puis lors de leur première halte, un automobiliste leur grille la politesse en leur piquant leur place de stationnement. Enfin, il y aura ces enfants turbulents à une heure bien tardive pour lesquels une claque parentale tiendra lieu d’éducation. D’emblée, le film instaure un climat lourd d’incivilité et de violence larvée devant lequel Jenny et Steve demeurent interdits. Avant tout désireux de ne pas gâcher leur week-end par un coup de sang, ils prennent sur eux jusqu’au point de rupture. Ce point de rupture tient à pas grand chose. Un molosse laissé en liberté, de la musique trop forte, il n’en faut pas plus pour que Steve sorte de sa passivité. Loin d’être excessive, sa réaction témoigne néanmoins d’un ras-le-bol, autant lié à la situation – une bande de gamins qui chahutent à l’endroit même où il rêvait de calme et de tranquillité en compagnie de sa fiancée – qu’à son impuissance consentie de la veille. Sa réaction est vécue, si ce n’est comme un acte de guerre, au moins comme un acte de défi de la part de Brett, leader despotique de la petite bande. Celui-ci ne peut concevoir de donner satisfaction à son interlocuteur. Cela équivaudrait pour lui à un aveu de faiblesse. Loin de calmer le jeu, l’adolescent prend alors un malin plaisir à souffler sur les braises d’une colère en constante progression jusqu’à l’explosion, aussi brève que maladroite.
Brett estime être sur son territoire et à ce titre, se fait fort de mater quiconque tenterait de saper son autorité. En lui demandant de réviser son comportement, Steve marche non seulement sur ses plates-bandes mais le renvoie aussi à la soumission induite par son jeune âge. Or dans cette forêt, Brett n’est plus un enfant. Il s’affranchit de toute ascendance parentale pour imposer sa propre loi, ses propres règles. En cela, Eden Lake reprend les grandes lignes du survival avec ce couple pris au piège dans un environnement hostile, proie d’adolescents dotés d’une notion toute relative du bien et du mal. Le malaise ne naît pas tant du fait que cette violence émane de gamins (souvenons-nous du Village des damnés, Les Révoltés de l’an 2000, Horror Kid ou également en 2008 de The Children) que de la facilité avec laquelle Brett soumet ses camarades. Il use à leur attention d’une grande perversité qui joue autant de ressorts psychologiques que physiques. Aucun ne songe véritablement à fuir, et le seul qui émet un avis contraire se ravise vite, sous la pression de son leader. Le réel point de rupture, le moment où tout retour en arrière devient délicat, se joue dans une clairière, lors de cette longue scène où Brett force chacun de ses compagnons à torturer Steve, le tout filmé au téléphone portable. Les caractères de chacun s’affichent clairement, oscillant entre passivité, lâcheté et folie. Loin d’être fou, et c’est ce qui le rend encore plus dangereux, Brett prend bien soin d’impliquer tout le monde dans sa petite vendetta, laquelle tend à une guerre personnelle menée pas tant contre Steve et Jenny que contre sa propre existence, faite d’humiliations quotidiennes. Toujours dans le souci de conférer un arrière-plan social à son récit, James Watkins donne à explorer le quotidien de Brett lors de l’improbable visite de Steve dans la demeure familiale, preuve qu’il veut montrer ces gamins autant sous leur jour de bourreaux que celui de victimes. La dernière partie du film ira en ce sens, opérant progressivement un basculement de l’horreur jusqu’à un final aussi inattendu qu’oppressant. Il n’y a alors plus de limite à la violence, laquelle agit comme un cercle vicieux duquel on ne peut plus s’extirper.

Pour un premier film, Eden Lake s’avère parfaitement maîtrisé. Trop peut-être dans la mesure où le calvaire de Jenny apparaît parfois comme trop écrit. Le récit aurait ainsi pu aisément faire l’économie de quelques péripéties (le morceau de métal dans le pied, le bac à ordure comme seule cachette possible) qui ne font qu’ajouter à sa souffrance de manière gratuite. Jenny, c’est un peu l’innocence bafouée au contact de l’Angleterre profonde. Le trait peut paraître grossier, il est surtout d’une rare constance. James Watkins va au bout de son propos et n’hésite pas à heurter les sensibilités en concluant sur une note nihiliste. Des débuts prometteurs donc que ni La Dame en noir (2012) et encore moins Bastille Day (2016) ne viendront confirmer.

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