Cinéma Western

Cinq fusils à l’ouest – Roger Corman

Ecrit par Loïc Blavier

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Five Guns West. 1955.
Origine : Etats-Unis
Genre : Western
Réalisation : Roger Corman
Avec : John Lund, Dorothy Malone, Mike Connors, Jonathan Haze…

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Après avoir commencé au bas de l’échelle hollywoodienne, après avoir pu constater le manque de fiabilité des studios ayant pignon sur rue (le sort réservé à son script de Highway Dragnet acquis par Allied Artists), Roger Corman fit un grand pas dans l’inconnu en devenant lui-même producteur indépendant. A ce poste, il fut d’abord contraint de laisser diplomatiquement le poste de réalisateur tantôt à un investisseur minoritaire mais décisif (Wyott Ordung sur Monster from the Ocean Floor), tantôt à une tête d’affiche qui sans cela n’aurait pas accepté son rôle (John Ireland sur The Fast and the Furious) avant enfin de se lancer lui-même dans l’aventure sans expérience aucune si ce n’est pour un court-métrage tourné à titre de galop d’essai et qu’il ne prit jamais la peine de finaliser. Ce premier passage à l’acte fut en fait le second film d’un contrat devant contenir trois de ses productions, et qu’il inaugura par The Fast and the Furious. Sûrement n’en était-il pas alors conscient, mais cet arrangement allait lancer conjointement sa propre carrière ainsi que celle de la firme naissante avec laquelle il fut lié : l’American Releasing Corporation de Jim Nicholson et Samuel Z. Arkoff, appelée à devenir bientôt l’American International Pictures. L’idée principale de cette association était que Corman financerait lui-même ses productions, moyennant des avances réinvesties aussitôt dans ses prochains projets. D’où l’impressionnant nombre de productions Corman qui déboulèrent à un rythme soutenu dans les années 50, souvent avec les mêmes décors, les mêmes acteurs, les mêmes techniciens (une des règles de Corman fut de tourner au moins deux films du même genre pour une rentabilité maximale)… Cela impliquait aussi des budgets extrêmement réduits, dont le corollaire fut des tournages expédiés en deux temps trois mouvements. Autant d’embûches pouvant entraver la réussite artistique des films en question. A Corman de faire marcher ses neurones et le système D pour les éviter. Quant au succès commercial, compte tenu des faibles sommes déboursées, ce ne serait pas vraiment dur de l’atteindre pour peu qu’il fraye dans des genres porteurs et mette de côté ceux qui sont passés de mode. C’est ainsi que pour le premier accord avec la future AIP, il promit « deux films d’action dont au moins un en couleurs » (The Fast and the Furious était déjà en route au moment où le contrat fut signé). « Films d’action » signifiant films de genre. Le western était porteur, et à l’instar de la science-fiction, il comptait parmi les genres favoris de Corman. D’où Cinq fusils à l’ouest, pour lequel plusieurs des complices habituels de Corman apparaissent déjà : le scénariste R. Wright Campbell, le monteur Ronald Sinclair, le directeur de la photographie Floyd Crosby, l’acteur Jonathan Haze…

Les temps sont durs pour la Confédération qui en cette fin de guerre de Sécession manque cruellement de personnel. C’est pourquoi elle gracie cinq bandits de la pire espèce pour accomplir une mission périlleuse : retrouver le traître Stephan Jethro et le ramener mort ou vif au bercail. Pour intercepter son convoi d’unionistes, et au passage récupérer le magot qu’il trimballe, il va falloir passer en plein territoire indien. S’étant vite imposé comme leur meneur, Govern Sturges est parvenu à contrôler ses hommes jusqu’à une ferme où Jethro est censé faire étape. Mais il s’en faut peu pour que l’unité, déjà bien précaire dans l’optique du magot à se partager, s’écroule tout à fait au contact de Shalee, belle fermière qui ne laisse personne insensible.

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Neuf jours de tournage et 60 000 dollars pour cette première réalisation Corman qui a en conséquence demandé à R. Wright Campbell un scénario en adéquation avec ces contraintes. Peu de personnages, un théâtre d’action réduit et un usage minimal d’effets spéciaux. Sous peu, le réalisateur deviendra moins frileux vis à vis de ses budgets réduits et n’hésitera pas à clamer haut et fort le pedigree « fauché » de ses films, en profitant au passage pour donner un aperçu du modernisme qui sera le sien dans les années 60 et à la tête de la New World Pictures (sujets politiques, satires sociales, liberté de ton, libération sexuelle, mise en scène sophistiquée…). Mais à l’heure de sa première réalisation, faute d’expérience et de confiance, il fait dans le conventionnel et s’arrange pour éviter tout signe ostentatoire de carence budgétaire. Ce qui passe par l’usage de la couleur et par une longueur standard d’1h20, à opposer au noir et blanc et aux 60 minutes qui seront de mise sur la plupart de ses réalisations ultérieures jusqu’au cycle Poe. Dès lors, comment réussir à ne pas apparaître trop fauché alors qu’on l’est bel et bien ? En misant sur un scénario jouant la carte des personnages. A cet égard, le coup de s’appuyer sur une bande de pourris n’est pas mal vu. Dans l’absolu, cela permet de préserver une certaine méfiance des uns envers les autres et ainsi de faire jouer l’incertitude. Encore faut-il savoir s’y prendre. Or, durant toute la durée du film, Corman se montre incapable de faire évoluer des personnages bien trop vite cernés et qui ont trop tôt dévoilés leurs cartes (passer des pactes secrets entre eux pour doubler d’autres membres du groupe). Une fois passée la présentation individuelle de chacun récapitulant les crimes commis, tous plus révoltants les uns que les les autres, les caractérisations convenues ne tardent pas à débarquer. Sturges, chef de groupe, brille par son charisme, par son intelligence et par son dévouement à la mission qu’on lui a confié. Pas besoin d’attendre qu’il serve de chevalier servant à l’humble fermière Shalee et dans une moindre mesure à son oncle alcoolique (notons la compassion appuyée pour les humbles) pour deviner qu’il est un vrai héros, et qu’au final ce sera lui qui remportera les faveurs de la belle. Ce qu’il fera par un très romantique baiser volé, à opposer aux méthodes de sauvages -quoique graphiquement timorées- des autres gars de la bande, qui ne brillent pas par leur subtilité. La drague lourde s’inscrit dans le prolongement d’une propension à chercher la bagarre, à conspirer, à provoquer… Autant dire que les méchants ne sont pas plus originaux que leur gentil chef dont le pouvoir de persuasion repousse bien opportunément toute rébellion aux dernières minutes du film. Parmi eux, on trouve un chien fou, un vieillard inutile (il sert de guide et se barrera du scénario sur un coup de tête) et deux malfrats vaguement rusés dont un qui servira d’antagoniste principal. Leur but est avant tout d’empocher l’argent (la carotte de leur mission) et éventuellement la fille. Bref, nous sommes dans un manichéisme de bon aloi, à l’ancienne, qui phagocyte l’idée pourtant prometteuse de réunir une bande de salopards. Il faudra attendre l’impulsion donnée par Sergio Leone pour que le western se débarrasse vraiment de ce moralisme qu’heureusement Corman ne tardera pas lui aussi à abandonner.

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Voilà qui est dit : Cinq fusils à l’ouest n’a rien d’un début de carrière en fanfare. C’est typiquement l’œuvre attendue de la part d’un jeune réalisateur qui pour être courageusement sorti du moule hollywoodien des années 50 n’en a pas pour autant abandonné les conceptions artistiques qu’il y a appris. Il est toujours possible de trouver quelques points positifs à ce premier film, mais trop souvent ils sont écrasés par les conventions : beauté des décors naturels (qualité fréquente dans le western), personnage de femme forte (qui hélas finit par s’abandonner à la protection puritaine du héros de service), séquence finale pleine de tension (la seule fois de tout le film : même la traversée du territoire indien, avec le seul et unique peau-rouge croisé par la bande, en est dépourvue). Quant à l’aspect technique, Corman parvient à démontrer un certain savoir-faire, réussissant même à insérer des stocks shots avec une grande discrétion. Toutefois, il sera bien légitime de préférer le Corman plus libéré et moins scrupuleux à celui du présent film, manquant sérieusement de caractère et trop soucieux de paraître respectable. Pour l’anecdote, le brave Roger révèle dans son autobiographie qu’en raison de fortes pluies, il fut en retard sur son planning dès le premier jour de tournage, ce qui le stressa jusqu’à en être malade. Le Roger Corman de Cinq fusils à l’ouest peut donc s’apparenter à un prétendant bachelier connaissant sa leçon mais paralysé par l’enjeu. En enquillant les films, il laissera bientôt cette gaucherie derrière lui.

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