CinémaDrame

Carnival Rock – Roger Corman

carnivalrock

Carnival Rock. 1957

Origine : Etats-Unis 
Genre : Drame 
Réalisation : Roger Corman 
Avec : David J. Stewart, Susan Cabot, Dick Miller, Brian G. Hutton…

Propriétaire d’un café concert au cœur d’un parc d’attraction, Christy Cristakos (David J. Stewart) n’a d’yeux que pour sa chanteuse vedette, Natalie Cook (Susan Cabot). Fou amoureux, il en perd le sens des responsabilités et ne prête aucune attention à Benny (Dick Miller), son ami et employé qui le met en garde face aux injonctions de leurs créanciers armés d’une menace de saisie de l’établissement. Les choses pourraient s’arranger si Natalie donnait suite aux avances de Christy… Mais hélas, Natalie n’ose pas dévoiler à son vieux patron qu’elle a déjà un homme dans sa vie, à savoir Stanley (Brian G. Hutton). Il le découvrira par l’entremise de son ancienne chanteuse vedette, jalouse de sa remplaçante et rancunière envers Christy. Désespéré, ce dernier plonge en pleine déprime. Ses heures à la tête de la boîte semblent comptées. Et qui trouve-t-on comme repreneur potentiel ? Stanley lui-même !

Après leur avoir fourni une kyrielle de films de science-fiction au point d’en être lui-même un peu las, Roger Corman fit prendre conscience à ses petits camarades de l’AIP que le jeune public -leur cible- pouvait aussi être attiré par autre chose. Par des films traitant de leurs préoccupations morales, par exemple, ce qui aboutira à Sorority Girl. Ou bien par des films rock’n’roll, ce qui débouchera sur Rock All Night. Et pourquoi pas par un film mêlant les deux, quitte à ce qu’il dépasse d’un quart d’heure la durée réglementaire jusqu’ici allouée par l’AIP à la plupart des films de Corman… Produit la même année que les deux autres, sur le lieu de tournage de Rock All Night, Carnival Rock est celui-ci. Encore qu’il faille bien admettre que la musique n’est qu’une toile de fond permettant à Corman de placer quelques performances “live” de groupes globalement inconnus si ce n’est pour les Shadows et surtout les Platters, déjà dans Rock All Night et auxquels musicalement on préférera le moins sirupeux Bob Luman. Signalons aussi que Susan Cabot a elle-même poussé la chansonnette, non sans un modeste succès (je vous avouerais même que je la pensais doublée pour le chant… et ben non !). En dehors de ces morceaux, qui permettent aussi aux danseurs de se déchaîner (et à Susan Cabot aussi, décidément suractive !), il n’y a pas grand chose de rock’n’roll dans Carnival Rock.

A part peut-être le caractère du personnage de Dick Miller, qui sans être l’égal de son bouillonnant Shorty dans Rock All Night continue sur la voie du dur à cuire en blouson noir. Mais cette fois, point de second degré dans ce personnage, et malgré l’admiration sans bornes portée unanimement par l’équipe de Tortillafilms à cet acteur, il faut bien admettre qu’il n’impressionne guère. D’autant plus qu’aussi sec soit le ton qu’il emploie, Benny reste un gars plein de gentillesse, consacrant entièrement son emploi du temps à arrondir les angles après les conneries de son ami Christy. Sa rudesse n’est qu’une marque de bon sens de la part d’un homme disposant d’un certain recul sur les évènements. Il voit bien que le nœud du problème n’a qu’une seul et unique origine : l’amour démesuré porté par Christy à Natalie. Plus encore que dans Sorority Girl, Corman évite soigneusement le manichéisme. Il prend ici l’heureuse initiative de construire un drame dont le seul fautif est le personnage principal, un quinquagénaire au comportement encore très immature, exagérément guilleret lorsqu’il est heureux et démesurément abattu dans le cas inverse. Ce grand enfant sensible digne de figurer dans un Capra porte lui-même sa croix sous le regard affligé de Benny mais aussi de Natalie et même de Stanley. Ainsi que du spectateur, pris de pitié pour ce pauvre hère prêt à se ridiculiser pour rester auprès de son idole. Comme d’accepter un rôle humiliant de clown, forcément triste, pour rester dans les environs après la saisie du café. Même Stanley s’en trouve ému. Il n’est pas de ces hommes d’affaires sans scrupules que le cinéma aime tant nous montrer et que par un réflexe conditionné par l’abus de cinéma hollywoodien nous imaginions qu’il serait. Mais il reste un homme d’affaires, et ses vues sur la boîte de Christy peuvent d’autant plus se comprendre que sa fiancée en est la tête d’affiche. Dans le fond, sa démarche n’est guère différente de celle de Christy. Tous deux veulent être auprès de Natalie. Stanley apparaît même comme davantage légitime, puisqu’en plus d’être déjà le petit ami de la chanteuse, il dispose aussi du sens des responsabilités depuis longtemps abandonné par celui qui se voudrait son rival. Sa relation avec Natalie n’est même pas malhonnête, il ne l’utilise pas pour parvenir à ses fins, et il se montre affecté, préoccupé puis gagné par la pitié que Natalie porte envers son ancien patron.

De son coté, battant là encore en brèche les attentes du public conditionné par les drames hollywoodiens, Natalie n’est ni une femme calculatrice ni une demoiselle appelée à tomber dans les bras du personnage principal. Ses sentiments à l’égard de Christy n’ont pas la moindre équivoque. Elle n’est pas amoureuse, ne le sera pas et n’envisage pas de quitter Stanley. Mais elle sait ce qu’elle doit à celui qui l’a découverte, elle sait que c’est un homme bon, et se savoir à l’origine d’une telle déchéance la met mal à l’aise. D’abord face au seul Christy, puis face à tout le monde. Rôle à multiples facettes difficile pour Susan Cabot, nouvelle venue dans le monde cormanien et qui hélas aura une bien trop courte carrière achevée deux ans plus tard (voir sa biographie chez nos camarades de Psychovision). Elle s’en sort honorablement, encore qu’on puisse toujours lui reprocher une tendance ponctuelle au surjeu. Du fait de la nature complexe de son personnage, ce défaut se remarque surtout chez elle, mais elle n’est pas la seule concernée. Derrière la caméra, Corman lui-même force parfois le trait sur la dramaturgie, essentiellement au niveau de l’empathie envers Christy (le coup du clown triste est par exemple un peu de trop).

Même si son titre laisse songer à une vaste fête, Carnival Rock hérite de Sorority Girl d’un minimalisme à tous crins (en dehors des personnages, il n’y a rien) ainsi que d’un manque d’humour total. Le réalisateur s’adresse à un public jeune, plutôt à tendance midinette face à ses premiers émois… Bien sûr, c’est loin d’être ce qu’il a fait de plus captivant. Le propos reste extrêmement limité et on a du mal à imaginer que ce genre de film puisse traverser les âges au delà des férus du réalisateur et des amateurs d’années 50. Mais pour autant, ce n’est pas un mauvais film. Comme sa mère Sorority Girl (son père étant Rock All Night), il a le grand mérite d’être soigneusement pensé, d’éviter autant les leçons de morale que les grosses ficelles du drame amoureux. On peut également le voir comme les premières griffes d’un réalisateur se sentant attiré par l’étude de psychologies complexes, qui dans ses œuvres ultérieures revêtiront des aspects bien plus originaux (le gothique tourmenté du cycle Poe, les introspections psychédéliques de The Trip…)

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