Cinéma Thriller

Blue Eyes of the Broken Doll – Carlos Aured

Ecrit par Loïc Blavier

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Los ojos azules de la muñeca rota. 1974.
Origine : Espagne
Genre : Thriller sous influenza
Réalisation : Carlos Aured
Avec : Paul Naschy, Diana Lorys, Eva León, Maria Perschy…

Vagabond dans la campagne française, Gilles (Paul Naschy) est embauché comme homme à tout faire par Claude, une châtelaine vivant seule avec ses soeurs Nicole et Ivette. La vie de château n’est plus ce qu’elle était, et les trois frangines mènent une existence assez morne, entre le bras prosthétique de Claude, la nymphomanie de Nicole et le fauteuil roulant de Ivette. Pour prendre soin de cette dernière arrive également l’infirmière Michelle, embauchée sur les conseils du Dr. Phillipe. Ce n’est pas pour autant que l’optimisme va investir les lieux, puisqu’une forte tension sexuelle va très vite venir dégrader l’ambiance. Ce sera encore pire après l’agression de Gilles par l’ancien employé de la maison. Et la série de meurtre frappant les blondes paysannes du voisinage ne sera que la goutte d’eau qui fera déborder le vase.

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Même sans son alter ego lycanthrope Waldemar Daninsky, et même sans argument fantastique, Paul Naschy continue à faire du Paul Naschy. Entendons par là que son Blue Eyes of the Broken Doll entretient une forte similitude avec son style habituel et reconnaissable entre tous, non seulement en ce qui concerne la nature de son personnage mais aussi pour la sympathie que peuvent inspirer ses élans d’une naïveté parfois confondante. Sans compter qu’une fois de plus, le regretté stakhanoviste du fantastique ibérique investit la campagne pour s’entourer d’un casting féminin plantureux sur lequel il règne en maître mais néanmoins en seigneur. Auteur de son propre scénario en compagnie du réalisateur Carlos Aured, avec lequel il signait ici la dernière de leurs quatre collaborations (dont une de la série des Daninsky, à savoir L’Empreinte de Dracula), il réussit à rester fidèle à lui-même tout en s’éloignant quelque peu du gothique mâtiné de gore auquel il nous a habitué… Cette fois, il nous gratifie d’un thriller que l’on sera fortement tentés de rapprocher du giallo italien, et ce dès le premier coup d’œil à l’affiche du film, puisque le titre Los ojos azules de la muñeca rota (traduit littéralement à l’internationale) dispose du même lyrisme morbide que bien des titres de giallos italiens. Au delà de la façade, tout concourt à ramener le film d’Aured aux thrillers italiens : il y a déjà l’omniprésence des secrets entretenant un perpétuel soupçon sur l’identité de l’assassin aux gants noirs, à la lame effilée et au thème musical volontiers suggestif, une version stylisée de la comptine « Frère Jacques » évoquant une enfance corrompue commune à bien des assassins de giallos. Sans qu’aucun de ces secrets ne soit pourtant rattaché à l’enfance de quiconque, tout le monde est malgré tout concerné par le secret, depuis Gilles et les flashbacks dans lesquels il se revoit assassiner une femme blonde jusqu’au médecin et la photo de sa fille morte en passant par Claude et son faux bras dont elle ne veut pas révéler l’origine, Nicole et sa soif des hommes, l’infirmière remplaçante et ses coups de fil en catimini, l’hémiplégie d’Ivette que l’on soupçonne d’être psychologique ou encore l’agresseur de Gilles qui n’est mentalement pas très net. Le seul personnage d’importance n’ayant visiblement rien à cacher -le flic- peut lui-même être suspecté, précisément parce qu’il est le seul dans ce cas. Nous sommes dans un nid de vipères, tout incite à la paranoïa. Un peu trop peut-être, car cela finit par aboutir sur une sensation d’artificialité en décalage avec le réalisme esthétique de l’ensemble (en dehors des lentilles rouges des flashbacks, nous ne sommes pas dans le psychédélisme). Au point que les meurtres, arrivant déjà assez tard dans le récit, concernent d’abord des paysannes qui n’ont aucun lien de près ou de loin avec les protagonistes, et que l’on a du mal à les rattacher à l’assemblée de névrosés qui n’avaient pas l’air d’avoir d’autres horizons que celui du chemin menant au château. Peut-être est-ce d’ailleurs pour combler le temps perdu que Naschy et Aured finissent leur film par un abracadabrant alignement de rebondissements, courageux dans son genre (il brise au passage une des conventions les plus respectées du cinéma), mais qui ne fait guère sérieux. Sur cet aspect strictement policier, il n’y a pas de prouesse, le scénario semble avoir progressé à l’avenant.

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Ce qui n’est pas vraiment le cas d’une autre facette du giallo, pour laquelle Naschy se montre sans surprise beaucoup plus à l’aise : les femmes. Refusant à la fois le côté machiste et le côté fleur bleu, il revendique aussi bien l’attirance physique (c’est bien simple : à un certain point on dirait que son personnage n’a d’autre ambition que de culbuter toutes les donzelles du château, de gré ou de force) que l’attirance sentimentale. Ainsi, s’il n’a rien contre la visite de la nymphomane Nicole en pleine nuit, il semble tout de même préférer le défi de l’infirmière ou, mieux encore, celui de la très revêche Claude, qu’il entreprend de séduire pour aller au-delà d’une simple nuit. Plus profonde que Nicole, Claude cache un tourment et un manque d’estime de soi qui n’est pas sans émouvoir le bon Gilles, lui-même confronté à ses démons. A ce titre, les secrets de chacun sont plus utiles à Saura pour ce qui s’apparente à un drame que pour les ressorts policiers. L’homme à femmes violent qui entreprend une romance avec la stricte châtelaine, ou comment les épreuves font fondre les cuirasses et révèlent les blessures à l’âme… Le tout alors que les évènements sinistres se font de plus en plus envahissants, que les secrets vacillent, laissant les protagonistes à vif. Un peu pompeux dit comme ça, certes, mais dans le fond c’est bien ce genre de conflits internes qui forme la colonne vertébrale du film, sur laquelle vient se greffer tout le reste. Il s’agit de la marque de la naïveté de Naschy, que l’on retrouve dans le côté maudit de son célèbre Waldemar Daninsky ou encore dans les couples de giallos (encore qu’il soit rare que dans ces derniers les réalisateurs se laissent aller à autant de pathos issu du gothique). Il n’est guère étonnant que Blue Eyes of the Broken Doll -dont la conclusion se rattachera d’ailleurs à une question de sentiments contrariés- se fasse plus minutieux dans cette optique que dans la création d’un véritable climat d’angoisse, qui n’est qu’un élément secondaire et pour ainsi dire quasi négligeable. Naschy semble même préférer les quelques plans gores induits par les meurtres et les énucléations qui s’ensuivent, lui permettant de verser cette fois dans la poésie macabre comme il l’aime.

A l’heure du bilan, il est évident que même sous une structure de giallo, Naschy n’a pas voulu prendre beaucoup de risques. Il colle à ce qu’il fait habituellement, avec toutefois un intérêt accru en ce qui concerne la psychologie. On est en droit de préférer ses films d’horreur, moins austères et plus inspirés pour les a-côtés (l’esthétisme, le cadre général), mais enfin il n’y a rien de honteux dans le présent film.

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