Cinéma Drame Histoire

Black Death – Christopher Smith

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Black Death. 2010.
Origine : Royaume-Uni / Allemagne
Genre : Drame historique
Réalisation : Christopher Smith
Avec : Sean Bean, David Warner, Eddie Redmayne, Carice van Houten…

Décidément, les distributeurs français semblent se méfier de la perfide Albion quand il s’agit de faire des films historiques ! Et ils ont tort en plus, car après le sympathique Centurion de Neil Marshall qui avait vu son exploitation au cinéma sabotée par sa trop maigre diffusion (seulement 7 salles pour tout le territoire !) c’est au tour de ce Black Death de se voir tout simplement privé de toute diffusion dans les cinémas français. Pourtant Christopher Smith n’est pas un inconnu, et l’on avait pu apprécier ses deux premiers longs, Creep et Severance, sur grand écran. Enfin, pour découvrir son petit dernier, il ne nous reste donc plus qu’à nous ruer sur le DVD du film !

Black Death nous raconte l’histoire de Osmund, un jeune moine qui tente tant bien que mal d’assurer sa survie ainsi que celle de sa bien-aimée dans un royaume d’Angleterre ravagé par la peste bubonique. Alors qu’il somme sa bien-aimée d’aller se réfugier dans la forêt, il brûle de désir d’aller la rejoindre sans pourtant se résoudre à devenir un défroqué. Heureusement pour lui, une occasion de s’ex-claustrer se présente, quand une escouade de mercenaires improvisés inquisiteurs cherche un moine pour les guider vers un village d’hérétiques que l’on dit épargné par la peste…

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Vous l’aurez compris, si Christopher Smith délaisse les films d’horreur avec ce Black Death, il reste tout de même dans quelque chose de sombre et répugnant. Et c’est pas rien de le dire, tant tout le film respire la noirceur de la mort. Le spectateur est ici convié à découvrir un Moyen-âge sombre et réaliste, pas très éloigné de l’époque décrite par Verhoeven dans son La Chair et le sang. La caméra filmant sans pudeur les corps des pestiférés qu’on entasse, ainsi que les exactions terribles des inquisiteurs. Et si le sujet est très noir, les images le sont tout autant, le réalisateur prend en effet soin de laisser beaucoup de place aux ombres et à la nuit, en travaillant de manière plutôt belle la lumière et les éclairages. Et dans les plans « Extérieur jour », la teinte des images reste d’un gris souvent morne, qui semble peser comme la chape funeste de la peste sur les personnages.
Smith donne ainsi une place prépondérante à la maladie dans son œuvre. Et bien que le sujet du film soit plus la destinée des personnages que l’épidémie, cette dernière constitue un contexte omniprésent. Et sans arrêt dans le déroulement de l’intrigue il sera fait rappel de l’horreur de cette épidémie. Cela donne au film un parfum d’inédit, en tout cas il me semble qu’aucun autre film avant celui là n’avait donné tant de place à ce sujet. Et rien que ça justifie le visionnage de cet excellent bout de pellicule, qui regorge par ailleurs de tout un tas d’autres bonnes raisons d’être vu.

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Parmi celles-ci, la plus pertinente semble être l’excellent scénario dont bénéficie le film, et plus particulièrement le grand soin qu’il met à créer ses personnages.
A ce petit jeu Christopher Smith se montre assez retors et dresse le portrait de toute une galerie d’antihéros sacrément ambigus. Je l’ai dit, l’univers de Black Death est aussi noir que son titre le laisse supposer, et au milieu de toute cette noirceur la moindre lueur d’espoir nous sera finalement refusée : ni cœur pur, ni véritable héros dans cette histoire. Pire encore, les personnages les plus valeureux et les plus héroïques du film, ceux vers qui le spectateur se tournera le plus volontiers, sont d’emblée présentés comme d’ignobles salauds.
Il s’agit évidemment de la bande de mercenaires. Il sont menés par un Sean Bean des plus charismatiques, dont la silhouette rappellera sans doute le rôle du preux Boromir, tenu par le même acteur dans la trilogie du Seigneur des Anneaux. Mais cela est trompeur. Même si, de premier abord, son personnage a tout du héros chevaleresque : courageux, il ne rechigne pas à engager le combat. Intelligent, il n’est pas dupe des véritables origines de la peste. Charismatique, il constitue un excellent leader qui se bat aux cotés de ses hommes… Il règne ainsi au sein de la troupe de mercenaires une camaraderie et une solidarité propres à s’attirer l’affection du spectateur, en général habitué à retrouver ces codes au sein des films d’actions médiévaux. Mais problème, ces personnages sont tous membres de l’Inquisition, institution perçue aujourd’hui à raison comme cruelle et injuste, soit l’opposé parfait des valeurs de la chevalerie que j’ai citées plus haut ! De plus, les motivations de tous ces personnages sont souvent sombres ou peu avouables (cupidité, désir de vengeance ou encore tout simplement l’habitude de la guerre…) ils sont également tous aveuglés par une foi immodérée qui fait d’eux des fanatiques. Et enfin leurs actes les plus braves ont toujours une fin des plus noires…
Dès lors difficile d’apprécier pleinement ses personnages, où alors ce que le spectateur apprécie c’est justement cette ambiguïté (après tout au cinéma les méchants sont toujours les personnages les plus intéressants).
A coté d’eux, Osmund, sans doute le véritable « héros » du film, dans le sens où il en est le personnage principal n’est pas moins ambigu. Jeune et peu expérimenté, ce personnage est l’archétype même du référent spectateur, qui découvre les péripéties du film en même temps que ce personnage, et qui éprouve donc les mêmes émotions liées à ces péripéties. Qui plus est, les motivations qui le poussent à vivre l’aventure contée par le scénario sont des plus nobles, car romantiques. Mais encore une fois, il est au final difficile de s’y attacher véritablement, le personnage est faible et couard, des défauts dont les héros ne souffrent pas général, et il passe la moitié du film à être manipulé par différents personnages. Le dénouement de l’intrigue achèvera de nous le rendre antipathique !
Enfin, le « méchant » du film, où plutôt la méchante, est certainement Langiva, la femme à la tête du fameux village d’hérétiques et celle que recherchent les inquisiteurs (elle est jouée par la très belle et très talentueuse Carice Van Houten, qui incarne ici de manière assez intéressante un personnage antithétique de celui de Dorothy qui évoque par ailleurs des thèmes communs avec Black Death). La beauté froide de Langiva est celle des méchantes reines des contes de fées, et son personnage est un être fourbe et manipulateur. Bref la parfaite méchante… si elle ne représentait pas l’opposé logique et efficace de la foi aveugle et avide de sang : en s’opposant à la foi chrétienne, Langiva prend soin de son village et parvient, avec une logique toute scientifique, à lui éviter la peste. Elle est également guérisseuse et utilise sa connaissance de la nature pour soigner. Autant de qualités que le spectateur est bien forcé de reconnaître, et qui jettent le trouble dans son esprit.
Ce faisant, Christopher Smith prouve qu’il est un habile créateur de personnages, et en attribuant des rôles de méchants à des personnages vertueux et des qualités de gentils à une méchante, il empêche le spectateur de s’identifier totalement et lui permet de prendre le recul nécessaire à la réflexion. Non content de faire preuve d’efficacité, Black Death se montre un film plutôt intelligent qui nous parle avec pertinence et sans parti pris de la foi, de ses limites et de ses conséquences, un peu à la manière du chef d’œuvre The Wicker Man (le film original) ou de l’excellent Les Diables, deux autres films anglais traitant d’un sujet très similaire, comme s’il s’agissait de perpétuer une tradition.

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Sur tous les plans, le film de Christopher Smith s’inscrit dans la droite lignée de ces deux œuvres. Et ceux qui pensaient voir un film d’action avec de nombreux combats seront plutôt déçus. Les échauffourées où les lames s’entrechoquent bruyamment sont drastiquement réduites au nombre d’une seule, tandis que les grandes batailles rangées pleines de figurants en costumes seront tout bonnement absentes. Cela n’empêche pas le film d’être assez violent. Généreusement sanglante, cette histoire nous inflige des mises à morts douloureuses, dont des décapitations et un écartèlement, en plus des nombreuses mutilations et tortures…
Mais Black Death est bien plus lent et intimiste qu’il peut le laisser paraître, et le scénario prend plutôt la forme d’un douloureux récit d’apprentissage, centré sur le destin des personnages et où le jeune héros fera l’amère expérience de la cruauté humaine.
L’exercice est plutôt brillant!

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