Cinéma Horreur

Bad Taste – Peter Jackson

Ecrit par Loïc Blavier

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Bad Taste. 1987.
Origine : Nouvelle-Zélande
Genre : Barbaque
Réalisation : Peter Jackson
Avec : Peter Jackson, Pete O’Herne, Terry Potter, Mike Minett…

L’invasion extra-terrestre a déjà emporté l’intégralité de la petite ville néo-zélandaise de Kaihoro, mais ce n’est pas pour ça que les services secrets baissent les bras. Quatre agents sont sur place pour tenter d’enrayer ce qui s’avérera être la récolte d’une race d’extra-terrestres venus alimenter leurs fast-foods.

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Le rêve hollywoodien de Peter Jackson est désormais bien connu : parti du système D dans la campagne de ses antipodes natales, il est finalement parvenu à s’imposer comme l’un des réalisateurs les plus cotés du monde, à qui l’on peut confier des chantiers pharaoniques. Du coup, cette destinée a jeté une certaine lumière sur ses débuts de bric et de broc, au sujet desquels l’accent est mis sur la ténacité de celui qui n’était alors qu’un cinéaste amateur auto-éduqué au super 8. L’historique de Bad Taste est ainsi dévoilé en long en large et en travers à quiconque fait un minimum de recherches. Le tournage étalé sur quatre ans au fil des week-ends et des vacances, le travail multi-tâches de Jackson (réalisateur, scénariste, acteur de deux rôles, producteur, directeur photo, monteur, maquilleur d’effets spéciaux), l’embauche d’amis et collègues devant et / ou derrière la caméra, l’utilisation du four familial où furent rissolés les moulages d’extra-terrestres, tout cela témoigne de l’abnégation dont Jackson a dû faire preuve et sert à mesurer les échelons gravis jusqu’à ses adaptations de Tolkien trempées dans le luxe. La comparaison peut aussi servir à faire ressortir ce qu’il y a de commun entre ses débuts laborieux et son accession au zénith. Plus ardu, mais il n’empêche qu’il y a bel et bien certaines continuités dans le style de Jackson, encore que les aspects concernés soient forcément moins prégnants dans Bad Taste. C’est le cas par exemple de l’utilisation de la nature néo-zélandaise. Là où un Seigneur des anneaux ou un Hobbit en font volontiers des tonnes et y ajoutent des ornements à n’en plus finir (mise en scène aérienne, musique symphonique, ajouts numériques, horizons lointains…) pour composer des tableaux champêtres, mythologiques, désolés ou autres cadres propices à l’épopée, Bad Taste se satisfait très bien de contre-plongées depuis le sommet d’une colline ou à l’inverse de cadrage au ras des gazons verdoyants. Dans un cas comme dans l’autre, Jackson veut faire de ses décors le prolongement de son scénario et adapte sa mise en scène en conséquence, avec pour résultat une mobilité appréciable (quoique dépendant de l’espace environnant : il est définitivement plus adapté au grand air qu’au huis-clos). L’objectif dans Bad Taste étant de souligner le côté grotesque de cette lutte en pleine pâture entre des aliens imbéciles et une poignée de péquenots délégués par une atypique officine gouvernementale. Une optique très sardonique, donc, dans laquelle la mise en scène participe à mettre le spectateur en condition au même titre qu’à peu près chaque composante du film. Et c’est là une autre constante de Jackson au long de sa carrière (la dernière que je mentionnerai ici, afin que ce texte ne vire pas à l’essai comparatif) : il aime l’outrance. Et cela dans la mise en scène, dans les personnages, dans les émotions… Aujourd’hui, ayant adopté le premier degré et étant à la tête de véritables fortunes cela a tourné au pompeux, mais dans le cadre de son début de carrière sous le sceau de l’horreur cela le poussait dans la même voie qu’un Sam Raimi, à savoir celle du grand guignol. Ou l’ironie mordante (héritée entre autres des comics Contes de la crypte dont un personnage porte le t-shirt) se marie, modernité aidant, à un traitement développant un mauvais goût appuyé par les excès gores. Dans le cas de Bad Taste, cela signifie la dédramatisation complète de l’invasion, à la fois dans ses motivations et dans sa forme. Celle d’un patelin entier rayé de la carte et dont les habitants sont réduits à de la barbaque mise en cartons par des aliens ayant pris forme humaine avant de revenir vers la fin à leur apparence première, celle de rustauds voutés dotés d’une forte excroissance fessière. Leur personnalités ? Ils n’en ont pas. Ce sont des débiles à la solde d’un patron dont l’unique objectif est de dépasser la concurrence sur le marché de la malbouffe galactique. Des motifs peu glamours, et même quelque peu sordides, sur lesquels Jackson n’appuie en fait pas trop fort (le carnage est déjà passé lorsque s’ouvre le film). Ils se suffisent à eux-mêmes, et il aurait été préjudiciable de se disperser du côté des aliens alors que les héros eux-mêmes suffisent à faire pencher la balance dans l’absurde.

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Aux méchants mégalomanes, Jackson préfère les méchants terre-à-terre -un comble pour des extra terrestres-, et logiquement, aux nobles héros à l’américaine, il préfère quatre rustauds du terroir. Non pas que ces hommes manquent de bravoure ni de professionnalisme, bien au contraire : l’un d’entre eux va même jusqu’à passer la serpillère pour éponger le sang risquant de faire chuter ses camarades. Leur volonté de bien faire, et la réussite qui s’ensuit, s’accompagne d’une forte dose d’absurde née à la fois de la nature des ennemis et de celle des héros eux-mêmes, qui ne rechignent pas à employer l’artillerie lourde (dont un lance-roquettes). C’est ainsi qu’une partie non négligeable de Bad Taste ressemble à un film d’action décérébré, à ceci près que nous nous trouvons dans un décor quasi rural où l’assaut se fait sur une maison traditionnelle du patrimoine néo-zélandais. Il n’y a donc guère de choses à exploser. Si ce n’est éventuellement un mouton, dans l’une des scènes les plus célèbres du film. D’où le côté décalé, s’exprimant aussi bien dans la seconde partie « explosive » que dans une première partie dans laquelle les aliens et les quatre humains jouent sans retenue aux cow-boys et aux indiens, avec également une prise d’otage à la clef (un représentant à domicile que les aliens laissent mariner dans son jus). L’ambiance se fait forcément bon enfant, d’autant qu’au milieu de cette opposition un peu puérile se ballade un électron libre campé par Peter Jackson lui-même : la tête pensante pilotant le groupe par talkie-walkie. Allumé dès le départ et surtout prodigieusement sadique, il ne s’amuse jamais autant qu’en voyant une tête exploser ou en torturant un extra terrestre (incarné lui aussi par Peter Jackson -en version barbue- à travers une habile utilisation du montage). Sa destinée le poussera temporairement à l’écart de l’intrigue proprement dite, temps pendant lequel il se consacrera entre autre à réinsérer sa matière grise dans sa boîte crânienne, d’où elle a été expulsée par une malencontreuse rencontre avec un rocher. Des déboires qui auraient pu paraître incongrus si le scénario ne s’évertuait pas à réduire l’histoire d’invasion à la farce. Cette digression n’en est après tout qu’une de plus, et qui symbolise au mieux ce pour quoi Bad Taste fut connu avant même que Jackson n’accède au firmament : son usage du gore, ou plus exactement du « dégueulasse ». Car il y a bien une subtile nuance entre les deux que le Jackson des débuts incarnait mieux que quiconque (y compris Sam Raimi dans ses Evil Dead, dont la démarche était surtout héritée des cartoons). Sanguinolent, Bad Taste l’est assurément. Moins que Braindead, mais il l’est tout de même. Mais ce qui fait sa plus-value n’est pas tant cela que le côté répulsif et comique qui se dégage de ses scènes gores. Jackson mise sur l’écœurement : celui touchant à la cervelle remise en boîte à la hâte après avoir trainé n’importe où (y compris dans d’autres crânes), celui touchant au vomi consommé comme un mets exquis (les extra terrestres étant friands du dégueulis produit par l’un d’eux -celui là même campé par le réalisateur qui tient vraiment à paraître craspec), celui des divers organes traversés par une tronçonneuse et par celui qui la porte (Jackson encore !)… En fait, plus que le sang, c’est bien la matière organique malmenée qui est au cœur de la vision provocante de Jackson, et c’est là que réside son originalité initiale. Le tout accompagné bien sûr d’une nette tendance à accentuer des bruitages idoines. Ajouté à la folie ambiante et à la fluidité de la narration, il y a là tout ce qui faut pour transformer un simple humour E.C. comics, c’est à dire noir et horrifique, en manifeste du mauvais goût. Voilà qui est simple, mais qui apporte une certaine audace bienvenue à un cinéma gore qui en est dépourvu lorsqu’il se contente de simple surenchère.

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