Cinéma Drame Fantastique

Aux frontières de l’aube – Kathryn Bigelow

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Near Dark. 1987.
Origine : Etats-Unis
Genre : Fantastique
Réalisation : Kathryn Bigelow
Avec : Adrian Pasdar, Jenny Wright, Lance Henriksen, Bill Paxton…

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Venu en ville pour tromper l’ennui, Caleb croise le chemin de Mae, une femme aussi mystérieuse qu’envoûtante, qu’il s’empresse d’entreprendre. Prêtant peu attention aux propos étranges qu’elle tient, Caleb finit par obtenir ce qu’il désirait, un langoureux baiser. Sauf que celui-ci se clôt par une morsure dans le cou, et que la jeune femme s’enfuit aussitôt, sans demander son reste. Interloqué, Caleb finit par rentrer chez lui. En chemin, il semble atteint d’un mal insidieux qui le fait souffrir atrocement. Et alors qu’il approche du ranch familial, un camping-car arrive à sa hauteur, des mains en jaillissent et l’attirent à l’intérieur. Là, il retrouve Mae accompagnée de ses compagnons qu’elle tente de convaincre de lui laisser une chance pour qu’il devienne comme eux, un vampire.

Pour son second film, après le méconnu The Loveless (1982) co-réalisé en compagnie de Monty Montgomery, Kathryn Bigelow participe à sa manière à la remise au goût du jour du mythe vampirique née à l’orée des années 80. A l’instar des Prédateurs (Tony Scott, 1983) ou encore de Vamp (Richard Wenk,1986), Aux frontières de l’aube délaisse le gothique suranné propre à la figure du comte Dracula pour une approche plus contemporaine. Toutefois, à l’aspect clinquant des deux films précités, elle oppose un style à la fois plus contemplatif et beaucoup moins glamour.
Situé dans l’état d’Oklahoma et alentours, Aux frontières de l’aube fleure bon la crasse et la sueur. Les vampires du film n’ont plus rien d’aristocratique. Ce sont des marginaux à l’existence fantomatique qui errent d’État en État. Ils vivent les uns sur les autres dans l’exiguïté de véhicules motorisés (camping-car, break), s’offrant parfois le luxe d’une chambre dans un motel crasseux, gagnant en espace et en confort ce qu’ils perdent en sécurité. Constamment sur la brèche, Jesse et consorts n’ont pas le droit à l’erreur s’ils veulent poursuivre leur existence en toute quiétude. Ils ne tuent que pour se nourrir et prennent bien soin d’effacer toutes traces de leur passage. L’immortalité est à ce prix. Et lorsque ses règles ne sont plus suivies, le retour de bâton est immédiat, et leur existence menacée (cf. la descente de policiers au motel où ils se sont installés, relative au rescapé du massacre du bar).

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En conférant à ses vampires une allure à mi-chemin entre le clochard et le desperado du vieil Ouest, Kathryn Bigelow se réapproprie la figure toute européenne du vampire pour la conformer à une imagerie plus américaine. Le film prend donc volontiers des airs de western avec ses grandes étendues désertiques et ses personnages aux tenues évocatrices (stetson, colts, éperons, …), genre auquel se rattache directement Jesse, combattant sudiste au moment de sa vampirisation. Par certains aspects, la réalisatrice marche sur les traces d’un Sam Peckinpah, témoignant de l’affection pour ces laissés pour compte que sont Jesse, Diamondback, Severen, Homer et Mae. Davantage que la romance plutôt convenue entre Mae et Caleb, c’est le semblant de noyau familial que forment ces « princes de la nuit » qui confère son intérêt et son originalité au film. Une famille atypique qu’on imagine sans mal s’être formée au fil du temps pour de pragmatiques raisons d’union des forces, pour finalement aboutir à ce bloc soudé contre vents et marées. Ils se témoignent les uns et les autres une fidélité sans faille, couplée à une grande confiance, que ne sauraient mettre à mal quelques désaccords. Ainsi Mae, petite dernière de la famille, parvient tout de même à imposer aux autres la présence de Caleb, alors même qu’ils voient d’un mauvais œil cette intrusion. Et en dépit des nombreux désagréments que cette présence impromptue entraîne, sa place au sein du groupe n’est jamais remise en cause. En sa qualité de chef de famille, Jesse vise avant toute chose à protéger les siens, mais aussi à maintenir la cohésion entre eux. De fait, si des voix discordantes s’élèvent parfois, il conserve le pouvoir décisionnel, et tous se rangent à son avis en vertu d’une autorité naturelle que personne n’ose lui contester, pas même le fantasque Severen. Et le placide chef de famille de se muer en impitoyable chef de meute dès qu’un danger menace les siens, témoignant d’une réelle envie de « vivre ». Après tout, ils ne sont pas responsables de leur état. Ils n’ont donc aucun état d’âme à tuer pour se nourrir. D’ailleurs, Severen mis à part, on ne peut pas dire qu’ils apprécient outre mesure leur statut de vampire, duquel ils ne retirent aucun bienfait particulier. Fatalistes, ils s’en accommodent, certains mieux que d’autres. Le vampirisme a toujours été propice à la métaphore. Cette soif de sang inextinguible a longtemps fait écho à la dépendance des toxicomanes, vampires comme drogués souffrant d’une même sensation de manque. L’époque aidant, le vampirisme est peu à peu devenu l’image déformée du sida, maladie aussi dévastatrice qu’encore relativement méconnue au mitan des années 80. C’est cette idée de maladie qui prédomine dans Aux frontières de l’aube. Toutefois, à la différence du sida, le vampirisme n’est pas vu ici comme une maladie incurable. On peut en guérir à la seule condition de bénéficier du soutien de quelqu’un qui nous aime. Et sous ses aspects de western fantastique fait de bruits et de fureur perce le vrai cœur du film, la force de l’amour sous toutes ses formes.
Si Aux frontières de l’aube se débarrasse de tout un folklore cher aux films de vampires (adieu canines proéminentes, eau bénite et autres colifichets issus de la religion), il n’hésite pas à accentuer certaines de leurs caractéristiques sous-jacentes comme le romantisme et la tragédie. Tout vampires qu’ils sont, Jesse et consorts n’en sont pas moins des hommes, redoutant la solitude sans doute plus que la mort. Cette crainte se retrouve toute entière à travers Homer, un esprit adulte prisonnier dans un corps d’enfant. Celui-ci ne peut se résoudre à passer l’éternité seul, mais ne peut rien contre les a priori liés à son aspect physique. C’est lui qui a converti Mae dans le but d’en faire sa compagne, en vain. Il vit donc la venue de Caleb comme un camouflet que seule la conversion d’une fille de son âge (au niveau physique s’entend) pourrait lui faire oublier. Et que celle-ci se révèle être la sœur du concurrent honni ne fait qu’ajouter à son plaisir, teintant d’une douce saveur revancharde la possibilité d’unir sa vie à quelqu’un. A ce propos, loin de n’être que le strict fruit du hasard (ou d’un scénario laborieux), la présence de la sœur de Caleb –et de son père– témoigne de l’amour qu’ils lui portent. Leur acharnement à le retrouver alors que les forces de l’ordre ne daignent pas lever le petit doigt compte pour beaucoup dans la rémission de son mal. Encore trop humain en dépit de sa contamination et ne pouvant se résoudre à tuer pour se nourrir, Caleb se trouve à la croisée des chemins. Et de voir sa vraie famille menacée lui confirme qu’il n’a pas encore pleinement renoncé à son ancienne condition. Entre sa famille de sang et sa famille « adoptive », son choix est vite fait. Sauvé par l’amour des siens, Caleb en fera de même pour Mae, preuve que la condition de vampire n’a rien de définitif, pour peu que quelqu’un tienne à vous. Loin de faire basculer Aux frontières de l’aube dans la romance à l’eau de rose, cet important aspect du film le nimbe d’un romantisme noir magnifié par la photographie d’Adam Greenberg qui retranscrit parfaitement le côté envoûtant et intriguant de la nuit lors des nombreuses scènes nocturnes oscillant entre rêves et cauchemars.

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Pour son premier film en solo, Kathryn Bigelow réussit un coup de maître, redonnant un coup de fouet à un mythe quelque peu sclérosé (le Dracula de John Badham) voire ridiculisé (le Génération perdue de Joel Schumacher, sorti la même année) tout en lui conférant une identité propre. Pas toujours exempt de défauts (la mort de Severen cède un peu trop au spectaculaire, en plus de renvoyer directement à une scène marquante du Terminator de James Cameron, réalisateur pour lequel la réalisatrice avouait une réelle admiration), Aux frontières de l’aube séduit autant par ses partis pris que par ses personnages. A ce titre, l’affrontement final, loin de se résumer au manichéen combat du Bien contre le Mal, synthétise tous les thèmes abordés par le film en un crescendo émotionnel riche en images fortes. 25 ans après, le film n’a rien perdu de sa force et subjugue toujours autant, bien aidé par la musique hypnotique de Tangerine Dream et la mise en scène plutôt sobre de sa réalisatrice, dont on sentait déjà le goût pour un cinéma musclé mais pas dépourvu de sentiments.

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