Cinéma Comédie

American College – John Landis

Ecrit par Loïc Blavier

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Animal House. 1978.
Origine : Etats-Unis
Genre : Comédie
Réalisation : John Landis
Avec : Tim Matheson, John Belushi, Tom Hulce, Bruce McGill…

Voilà longtemps que Vernon Wormer, le doyen de l’université Faber, rêve de foutre à la porte la fraternité Delta traditionnellement remplie de bons à rien et d’agités en tous genres. Cette année sera la bonne, escompte-t-il en s’appuyant sur la plus honorable fraternité Omega qui rêve elle aussi de mettre les sauvages hors du bahut. De leur côté, les frères de Delta ne s’en émeuvent pas plus que ça et continuent à vivre leurs vies de patachons.

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Beaucoup de sous-genres ont eu leur tête de gondole qui à défaut d’avoir inventé le mouvement ont en tout cas contribué de manière décisive à son expansion. C’est le cas de Halloween pour le slasher, des Dents de la mer pour le film de monstres marins (ou même d’animaux tueurs) ou de Mad Max 2 pour le post-apocalyptique. Parfois, plusieurs films peuvent se targuer d’avoir eu cet effet, encore que cela donne lieu à d’âpres débat (la blaxploitation : Sweet Sweetback’s Baadasssss Song ou le plus connu Shaft ?). D’autres fois, un point de départ bien établi a suscité de nombreux avatars pétris à coups de dollars (Airport pour le film catastrophe), mais ces cas-là sont rares. Généralement, un sous-genre se caractérise par d’innombrables repompes à petits budgets qui en cherchant à coller au modèle créent une véritable codification dont les producteurs et réalisateurs hésitent à s’éloigner. Il est du reste peu fréquent que les modèles eux-mêmes aient été richement budgétisés. Leur succès se voit comme une surprise plus que comme l’aboutissement d’une planification. Ces modes relèvent en fait plus ou moins du cinéma d’exploitation, et bien que ce terme soit dorénavant associé à des sous-genres très typés (c’est ce qui rend leur popularité si circonscrite à une époque donnée) enfouis depuis lors dans un ghetto pour publics avertis, on pourrait toutefois toujours s’en servir pour des produits qui continuent à avoir pignon sur rue, encore que ce soit souvent de façon confidentielle. Ces cas ne sont de toute façon pas légion. Au nombre, on peut trouver les sous-Dents de la mer, avec une flopée de productions au rabais dont personne n’entend parler à moins vraiment d’en être friand. En revanche, American College (titre français au choix incompréhensible, car… ben ça reste de l’anglais…) est un cas quasi unique : il continue d’engendrer de nombreuses comédies adolescentes venant -que cela soit artistiquement justifié ou non- laisser leur marque dans l’esprit du public. Les American Pie, les films de Judd Apatow et autres comédies de jeunes en découlent, même s’ils ne se passent plus forcément à même un campus. La raison de cette postérité en est non seulement le carton du film de Landis aux box office de l’époque, mais aussi le caractère indémodable des films contenant des jeunes défiant les conventions ou l’autorité, attirant un public idoine. Ainsi, si les modes changent, si le style d’humour évolue, l’idée principale demeure. Et cette idée, elle fut d’abord exploitée avec succès dans le magazine satirique National Lampoon, dérivé du Harvard Lampoon, tenu par d’anciens étudiants marqués par leurs années d’université. Largement méconnu en France -tout comme American College– le National Lampoon connut son heure de gloire au milieu des années 70, avec des dérivés sur les planches, en librairies, à la radio, et même à la télévision puisque beaucoup de ses auteurs intégrèrent la troupe du Saturday Night Live de NBC. C’est dans ce contexte que le producteur Ivan Reitman proposa à Matty Simmons, l’éditeur du magazine, de créer un film comique sur les fraternités étudiantes. Le scénario incomba à Douglas Kenney, Chris Miller (deux auteurs du National Lampoon) et Harold Ramis (participant à l’émission de radio), tandis que John Landis se vit confier la réalisation sur la base de son travail lui aussi très satirique sur Hamburger Film Sandwich. Quant aux acteurs, la plupart furent recrutés aux mêmes sources, le National Lampoon et / ou le Saturday Night Live (Bill Murray et Dan Aykroyd refusèrent leur rôle, tandis que Harold Ramis ne put obtenir celui qu’il souhaitait et ne se replia sur aucun autre… n’empêche que même sans eux à l’écran, le tout a une forte coloration pré-S.O.S. Fantômes, ce dernier n’étant après tout qu’un descendant du National Lampoon).

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Un des avantages offerts par les comédies étudiantes, et qui explique aussi la longévité du style, est sans nul doute que les codes mis en œuvre sont pour le moins superficiels, voire superflus. En bref : tant qu’il y a de la potacherie, ça convient ! Le scénario passe au second plan. Nous sommes dans un cinéma de l’instant, où seule compte la scène présente. Il règne une liberté qui est à double tranchant : ou bien les réalisateurs savent en profiter pour livrer des films enjoués et intenses, ou bien -et c’est hélas le cas de la majorité- ils s’enferrent et traînent leurs lourdeurs comme des boulets, provoquant ainsi la lassitude et même dans certains cas la consternation. Cinéaste qu’au moins à ses débuts on ne peut guère taxer de mollesse, John Landis fait de American College un véritable modèle de film sans scénario. Le conflit entre le doyen Vernon Wormer et la fraternité Delta n’en est même pas vraiment un : si ce n’est pour la dernière partie, là où effectivement les comptes se règlent, seul l’un des deux camps est en lutte : celui de Wormer. Quant aux Deltas, même s’ils ne rechignent pas à s’en prendre à leur nemesis quand ils en ont l’occasion, ils sont loin de n’agir qu’à charge de revanche. Ils demeurent libres, et c’est justement le fait de rester eux-mêmes et de faire ce qui leur plait qui exaspère tant le doyen et les Omegas. Cela permet aussi à Landis -et ses scénaristes- de s’attribuer les coudées franches en faisant surtout ce qu’ils ont envie de faire plutôt que de s’évertuer à faire progresser une intrigue qui ne vaudrait pas le coup. American College est davantage conçu comme un enchaînement de sketchs que comme une histoire linéaire. On retrouve donc bien la patte des gars du National Lampoon, mais aussi celle de John Landis, qui avec sa parodie de programmes télévisés qu’était Hamburger Film Sandwich y allait encore plus directement en articulant son film comme un zapping. En refusant de jouer la carte de l’intrigue et de la construction qu’elle nécessiterait, les géniteurs du film peuvent ainsi pleinement se disperser et faire se succéder à un rythme effréné des scènes aux styles d’humour variés, là où certains autres films jouant sur le même créneau étudiant (je pense surtout aux films à base de puceaux) ont une fâcheuse tendance à tourner en rond. La conséquence en est que American College est extrêmement vivant et plein de surprises. Cela tient aussi peut-être au fait que l’humour du National Lampoon est bien mieux pensé que la moyenne… Pas forcément plus original ni même plus malin, mais en tous cas il couvre tout un éventail de domaines (les fêtes de débauchés, le sexe, la musique, les études, le refus du conformisme…) et de styles (du pipi caca au slapstick, du gag furtif à la blague au long cours) récurrents dans les comédies de ce genre, mais rarement réunis de façon aussi explosive. Sans s’appesantir sur aucun, il conserve une vigueur et une fraicheur appréciables servi par des comédiens aux talents (et aux rôles) variés. L’intellectuel fainéant, le playboy, le gros timide, le biker, le gringalet… C’est une galerie bigarrée que l’on retrouve dans les Delta, et si tous partagent cette volonté de profiter de la vie (même le gros, malgré ses hésitations, se laisse entraîner) personne n’est enfermé dans un carcan qui les rendrait tous similaires. Bien que l’état d’esprit soit commun, chacun a son propre style pour le concrétiser. A titre d’exemple, citons le regard porté sur les filles : si l’un d’entre eux est déjà en couple et tente vaille que vaille de garder une relation stable malgré la désapprobation de sa copine sur son mode de vie (laquelle s’en va alors conter fleurette au prof de littérature et fumeur de joints désabusé joué par Donald Sutherland), d’autres en sont encore à obtenir un premier rencard, ou bien ils utilisent les filles juste pour un petit moment de plaisir (pas forcément au lit : ils les amènent dans une boîte fréquentée exclusivement par les noirs juste pour rigoler), tandis qu’un autre se fait pour le moins pervers et va les épier dans leur dortoir avec son échelle. Ce dernier cas est celui de Bluto, personnage joué par John Belushi qui il faut bien l’avouer vole la vedette à ses petits camarades. Car Bluto est à peine humain : c’est une véritable machine à faire des conneries. Avare en paroles inutiles, il ne semble avoir aucun sentiment et ne vivre que pour faire n’importe quoi, souvent en fonçant dans le tas (la bataille de bouffe, la soirée « Toga », la scène finale), soit en faisant le sournois (le dortoir des filles). Sa façon d’être, sa dégaine et sa démarche sont à elles seules appréciables.

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Au même titre qu’il refuse de construire une véritable intrigue, Landis refuse aussi de verser dans l’intellectualisme. Pour turbulents que soient les Deltas, ils ne se prétendent pas porteurs d’une philosophie qui justifierait une union sacrée. Ou quand ils le font, ils agissent clairement par dérision, comme lorsqu’ils refusent le verdict d’exclusion du jury étudiant mené par les Omegas au titre qu’il bafoue les libertés sur lesquelles s’est bâtie l’Amérique. American College n’est donc pas un film militant. Ses personnages principaux sont mêmes foncièrement égoïstes et n’hésitent pas par exemple à s’en prendre à de vrais innocents, dont le seul tort est justement d’être bien trop candides, reflétant -tout comme la morale du doyen et des Omegas- l’année 62 à laquelle le film se déroule (un choix pas anodin, puisqu’à partir de l’assassinat de Kennedy en 63 les jeunes américains perdront leur yeux de Chimène sur leur propre pays). C’est ce qui se passe avec les filles qu’ils sortent de leur dortoir pour les mener à la boîte noire -et les y laisser en se sauvant comme des voleurs- après les avoir apitoyées sur un deuil qui n’existe pas. C’est aussi ce genre d’attitude sans-gêne, en contradiction avec les héros classiques, qui rend la liberté des Deltas aussi communicative. Dans le fond, peut-être plus que les gags, leur diversité et leur ampleur, c’est bien la limpidité insufflée par Landis qui rend American College aussi agréable. Le réalisateur évite avec brio toutes les chausses-trappes dans lesquelles se vautrent bien des réalisateurs de comédies adolescentes. Ni vulgaire, ni répétitif, ni excessif, ni pseudo-rebelle, il atteint probablement le meilleur de ce que peut donner un genre qui, pour la latitude qu’il offre en termes de légèreté, reste tout de même limité (à moins d’essayer de le transcender, mais au risque de perdre son aspect troupier).

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