BD Humour

Lucien – Tome 9 – Toujours la banane – Frank Margerin

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Lucien
Tome 9 : Toujours la banane
2008
Origine : France
Genre : Humour
Dessins : Frank Margerin
Scénario : Frank Margerin
Editeur : Fluide glacial

Plus que l’incorrigible Manu ou le plus récent Momo le coursier, Lucien est le personnage emblématique de toute l’œuvre de Frank Margerin. Né en 1979 dans les pages de la revue Métal Hurlant, Lucien s’est par la suite égayé au sein d’albums de bandes dessinées à partir de 1982 en compagnie d’autres créations de Frank Margerin (Votez Rocky, Bananes métalliques) avant d’en devenir le personnage moteur à partir de ce qu’on considère communément comme le tome 3 de ses aventures, Radio Lucien. Dès lors, la renommée de Lucien coïncide avec celle de son auteur dont le style marque les années 80 de son empreinte (pochettes d’albums, affiches publicitaires, …). A partir de Lulu s’maque, Margerin délaisse les récits courts pour se concentrer sur une seule et longue histoire. Arrivent les années 90 avec, en 1992, une récompense au festival d’Angoulême suivie de la présidence de ce même festival l’année suivante. Quant à Lucien, il ne revient que pour une aventure mais une aventure mythique pour lui et ses amis : la découverte des Etats-Unis (Ricky chez les Ricains, 1998). Néanmoins, si cet épisode créé l’événement du fait de la longue absence de son héros, le style gentillet de Margerin se marie mal avec les évolutions d’un art qui s’oriente vers plus de psychologie, de réalisme et de crudité. Une tendance qui se confirme en 2000 avec la sortie plutôt discrète de Week-end motard, huitième et pense-t-on dernière apparition de Lucien et sa bande. Or en 2008, Frank Margerin orchestre le retour de Lucien en se permettant une chose finalement assez rare dans le domaine de la bande dessinée : faire vieillir son héros.

Fini le début des années 80, place à l’année 2008, internet, facebook, les téléphones portables et la Playstation. Désormais marié et père de deux enfants, Lucien se débat tant bien que mal dans son quotidien de papa largué par un monde qui est allé beaucoup trop vite pour lui. Ringardisé par ses enfants et peu aidé par son épouse, Lucien retrouve une seconde jeunesse le jour où sa route recroise celle de ses deux vieux potes Ricky et Gillou. Encouragés par le fils de Lucien, les trois hommes plus Riton, le quatrième compère, décident de reformer leur fameux groupe de rock Ricky Banlieue et ses Riverains dans l’espoir de remporter un télé crochet. Leur parcours sera loin d’être un long fleuve tranquille.

En faisant revenir son personnage fétiche avec 25 années de plus au compteur, Frank Margerin s’adonne à un exercice nostalgique bien dans l’air du temps. A l’instar de Rocky Balboa qui remonte à plus de cinquante ans sur le ring dans le film éponyme, Lucien s’apprête au même âge à remonter sur scènes avec ses vieux potes. Une situation qui n’a finalement rien d’incongrue dans la mesure où à notre époque, on ne compte plus les reformations de groupes mythiques en dépit de l’âge canonique de leurs membres (Canned Heat, Ten Years After, Van Der Graf Generator, …). Les premières pages de ce neuvième tome nous familiarisent avec la nouvelle vie de Lucien, personnage que nous avions laissé à l’aube de ses trente ans. Affichant 20 à 30 kilos en plus et une chevelure bien blanche, Lucien demeure reconnaissable à la banane qu’il arbore toujours aussi fièrement et sans laquelle il ne serait plus celui qu’il a été. Si la houppette renvoie à Tintin, la banane demeure le principal signe distinctif de Lucien, attribut capillaire qui lui a valu ses galons de vedette au détriment de Ricky, le premier héros envisagé par Margerin. Toujours dans le domaine de la musique (il travaille comme vendeur dans une boutique de guitares et donne des leçons à des apprentis guitaristes), Lucien mène une vie pépère et guère enthousiasmante. Les relations avec sa femme se limitent à « bonjour, bonsoir » tandis qu’un large fossé générationnel se creuse entre lui et ses enfants, enfin surtout avec sa fille. A ce titre, Frank Margerin ne fait pas preuve d’une grande originalité. Le jeune adulte marginal qu’était Lucien s’est mué en adulte vieux jeu qui ne goûte plus trop à la marginalité, à plus forte raison lorsque celle-ci habite sous son toit. Ainsi, il fustige en permanence les atermoiements vestimentaires de sa fille aînée qui, de gothique en punk, se cherche irrémédiablement un genre qui la satisfasse. Cela fait un drôle d’effet, un peu comme si le Lucien quinquagénaire sermonnait le Lucien d’il y a 25 ans. Au-delà de ça, on peut aussi y voir la récurrence du compartimentage de la scène musicale de l’époque, les rockers purs et durs regardant d’un œil mauvais l’arrivée massive de tous ces punks et autres gothiques. Une façon de nous montrer que, dans le fond, Lucien n’a pas tant changé que ça. Il n’en reste pas moins que toutes les scènes ayant trait à la cellule familiale pâtissent de la volonté de Margerin de synthétiser dans ce seul microcosme tous les changements de la société. Ainsi, de l’épouse accroc à son ordinateur au fiston qui ne jure que par sa Playstation en passant par la fille adepte du lecteur MP3, l’auteur passe en revue tous ces nouveaux outils indissociables des années 2000, en ne se privant pas de pointer lourdement du doigt l’incommunicabilité qui en découle. En guise d’illustration, une page entière où, consécutivement à un coup de sonnette à la porte du logement familial, la mère ne se donne pas la peine de se lever pour ouvrir la porte, demandant à l’un de ses enfants de le faire. Son fils déclinant l’offre, prétextant une nouvelle mission virtuelle qu’il ne peut laisser en plan, elle en appelle à sa fille, d’abord en hurlant, puis en usant de l’internet et, pour finir, du mobile. A vocation comique, cette page ne se montre que caricaturale et met en lumière l’incapacité de Margerin à mettre en boîte notre société actuelle autrement que sur ce mode. Les aventures de Lucien ont toujours été le reflet d’une période chère au cœur de l’auteur et, de ce fait, se teintaient d’une patine surannée qui en faisait tout le charme. Ici, on sent clairement que Margerin vit en décalage avec notre époque qu’il ne porte pas dans son cœur, ce qui donne parfois l’impression de lire les chroniques d’un « vieux con », comme lors de ce passage où Lucien s’emporte devant l’addiction de son fils à des jeux violents qui, dixit « banalise la violence en faisant de ses utilisateurs de futurs tueurs ». Le discours grossier qu’on entend à tout bout de champ dés qu’un adolescent se rend coupable d’un massacre sur ses pairs, moyen que la société a trouvé pour se dédouaner de toutes responsabilités dans ce domaine.

De fait, on rit peu de ce retour aux affaires de Lucien, seules les retrouvailles avec sa bande parvenant à nous arracher de timides sourires. A cette occasion, Margerin renoue avec l’humour pieds nickelés des débuts, les vicissitudes de l’âge en sus. Côté dessin, on note peu de changement, les personnages conservant leur aspect bonhomme d’antan. Tout juste peut-on remarquer que, si les cases fourmillent toujours autant de détails (Margerin n’aime pas les cases vides), celles-ci ne s’accompagnent plus des innombrables clins d’œil en arrière plan qui constituaient en quelque sorte la signature du dessinateur. Un style plus sage pour un Lucien qui semble n’être revenu que pour un ultime tour d’honneur. A la lumière de ce dernier album plus poussif que jouissif, cette perspective n’a rien d’un crève-cœur. Reste à savoir si c’est seulement Lucien qui n’est plus adapté à notre époque ou bien tout simplement Frank Margerin, un auteur un peu trop bloqué sur le temps de sa jeunesse.

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