Aventure BD Fantastique Humour

Lapinot et les carottes de Patagonie – Lewis Trondheim

Ecrit par Jérémie Conde

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Lapinot et les carottes de Patagonie
1992
Origine : France
Genres : Aventure, fantastique, humour
Dessins : Lewis Trondheim
Scénario : Lewis Trondheim
Editeur : L’Association / Le Lézard

Lapinot et les carottes de Patagonie est la toute première aventure dans laquelle nous retrouvons Lapinot. Pour ceux qui ne connaissent que Les Formidables aventures de Lapinot, éditées chez Dargaud (Poisson Pilote), vous risquez d’être un peu décontenancés par un tel ouvrage. Mais les vrais fans s’y retrouveront, car plus qu’une BD, Lapinot et les carottes de Patagonie est l’œuvre qui a vu naître un auteur aujourd’hui reconnu comme étant un des maîtres de sa génération.

Lewis Trondheim, en 1992 n’était pas l’auteur de BD que nous connaissons aujourd’hui. Un jour, il décide de réaliser sa propre BD, seul problème, il ne sait pas dessiner. Tant pis, ce n’est pas le genre de détail qui le gêne. De plus, il s’impose des contraintes. Comme si ce n’était pas suffisant de ne pas savoir dessiner, il décide de faire une BD de 500 pages. « Je me suis dit qu’on n’allait pas s’embêter pour si peu, que je pourrai toujours faire deux ou trois cases et qu’on verrait bien. Donc j’attaque avec un trait bien gras, histoire de cacher mes défauts.« , dit-il dans l’avant propos de son bouquin. Au final, Trondheim nous livre une œuvre conséquente, qui bouleversa le monde de la BD au début des années 90 et qui devint la référence de cette nouvelle vague d’auteurs qui essayait de s’installer dans le paysage du 9ème art.

Que dire de plus ? Le plaisir, oui, parlons du plaisir de lire cette BD. Le plaisir ne se trouve pas dans la beauté du trait de Trondheim, c’est laid à en mourir, très mal dessiné, très mal foutu, mal mis en scène… Alors, où est le plaisir ? Dans le scénario ? Bof, ça n’a ni queue ni tête, ça commence sans prévenir, ça termine sans prévenir, en fait, ça ne termine pas, et des tas de sous intrigues s’accumulent qu’on en perd le fil, mais y’en a-t-il vraiment un ?

Non, le plaisir est ailleurs. Vous savez, c’est comme quand un cinéphile tombe sur les premiers courts métrages de son réalisateur préféré, ou quand un passionné d’art pictural découvre les croquis d’une œuvre majeur. Bé là c’est un peu pareil. Lire Les Carottes de Patagonie, c’est voir grandir un auteur, c’est le voir évoluer, c’est le voir tâtonner, c’est le voir chercher son style, c’est le voir en chier tout simplement ! Et le plaisir apparaît, parce que ce qu’on aime de Trondheim arrive petit à petit, d’abord le côté absurde des situations, puis les dialogues qui font mouches, l’humour con mais bon, les jeux de mots idiots mais subtils, bref, tout ce qu’on apprécie chez cet auteur s’installe peu à peu, sa patte se crée, et le plaisir de le voir grandir tout au long des 500 pages nous rassure sur le fait que le talent, ça se travaille. Niveau dessin, il est vrai que ça ne casse pas trois pattes à un canard. Mais il faut avouer qu’il est bien agréable de voir les traits s’affirmer et les cadrages s’imposer. Même si bien évidemment, on préférera les dessins de ses albums récents, ou de l’ensemble des albums de Lapinot, on ne peut que saluer l’évolution incroyable entre la première planche et la 500ème. Je vous invite tous à faire l’expérience, c’est flagrant !

Deux mots sur l’histoire ? Que dire ? Que Lapinot rêve de trouver des carottes venues de Patagonie, parce qu’elles lui permettraient de voler. Donc il doit se rendre à la grande ville, et là les ennuis vont s’accélérer. Oui, parce qu’ils ont déjà commencé bien avant que la BD ne commence, on découvre qu’un méchant pas beau cherche à le tuer, mais sans grand succès. Alors notre héros va rencontrer des tas de personnages avec des passés troubles, et Trondheim va en profiter pour mettre en place des tas de petites idées qui fonctionnent toutes très bien. Et voilà qu’on se prend au jeu et qu’on n’en démord pas. On ne peut plus lâcher le livre ! On se laisse embrigader par les portraits tous plus absurdes les uns que les autres de ces personnages décalés, dans cet univers de magie, de corruption, d’héroïc-fantasy, de fantastique, bref, cet univers cher à Trondheim qui anime tout ce petit manège avec frénésie, avec humour et bonne humeur.
Mais je vous préviens ! Le Lapinot des Formidables aventures éditées chez Dargaud n’a rien à voir avec ce Lapinot là. Ici, Trondheim nous livre un personnage bête, naïf, bagarreur (quand il en a marre), et qui ne se soucie finalement que d’une chose : trouver ses carottes de Patagonie.

Bref, cet ouvrage est complètement atypique, et c’est ce qui fait toute sa force et son charme. C’est l’ouvrage fondateur de la nouvelle bande dessinée, bourré de défauts certes (le fait d’improviser totalement sans plan créé parfois certaines longueurs), mais qui s’impose comme l’œuvre majeure d’un auteur complet, intelligent, talentueux, qui sait se renouveler (et c’est d’ailleurs une des ses préoccupations premières) et qui, avec ce pavé de 500 pages nous prouve qu’une BD n’est pas un produit formaté, et qu’elle a encore de très belles années devant elle. D’autant plus vrai, que la BD qu’on pourrait appeler BD d’auteur s’est imposée au grand public ces dernières années grâce à des types comme Trondheim, Sfar, Menu, etc…

Re-bref, Les Carottes de Patagonie ont ouvert la voie à la nouvelle bande dessinée, et rien que pour ça, il faut lire ce chef d’œuvre imparfait.

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