Action Aventure BD Science-fiction

Jeremiah – Tome 8 – Les Eaux de colère – Hermann

jeremiah-les-eaux-de-colere-hermann-1983

Jeremiah
Tome 8 : Les Eaux de colère
1983
Origine : Belgique
Genre: Action, aventure, science-fiction
Dessins : Hermann
Scénario : Hermann
Editeur : Dupuis dans la collection Repérage

Jeremiah retrouve Kurdy au Motel Lark’s, un endroit bien trop luxueux pour leurs maigres économies. Cependant, Kurdy lui assure qu’il n’aura pas à se soucier de la douloureuse, il s’occupe de tout ! Le lendemain, après une bonne nuit passée dans des draps propres, Jeremiah comprend un peu mieux par quel miracle Kurdy compte régler leur chambre. Dans une autre chambre du motel loge Lena Toshida, fille du richissime Sam Toshida détenteur de carburants. D’après Kurdy, Max, son garde du corps, manigance pour la livrer à une bande rivale de Toshida, et lui envisage de se poser en sauveur de la demoiselle pour pouvoir ensuite bénéficier des largesses de l’influent géniteur. Or, le courroux d’un employé du motel fraîchement licencié par la faute de la jeune femme précipite les événements au point qu’ils ne se déroulent pas du tout comme prévu…

Infatigables arpenteurs du territoire nord-américain, Jeremiah et Kurdy ont déjà été confrontés à de nombreuses micros sociétés, souvent calquées sur un modèle féodal. En outre, la plupart de leurs aventures est propice à la description en filigrane d’un monde en reconstruction, malheureusement presque conforme à celui qui a précédé, les hommes se montrant incapables de corriger leurs erreurs. Dans ce monde toujours aussi gangrené par la violence, on retrouve toutes les tares de la personne humaine, qui s’en retrouvent même amplifiées. La solidarité et la compassion sont plus que jamais de vains mots, que seuls Jeremiah et Kurdy semblent encore à même de pouvoir véhiculer. Or, dans cet univers éminemment pessimiste, Hermann décide d’en rajouter une couche en touchant à l’amitié de nos deux héros. Antinomiques, ils n’en formaient pas moins un duo certes atypique mais ô combien complémentaire dont les liens, noués contre l’adversité, paraissaient pouvoir tenir éternellement. Il aura donc fallu un énième plan foireux de Kurdy pour que leur bonne entente s’achève sur un coup de poing. Mais ne mettons pas la charrue avant les bœufs. Ce coup de poing, aussi surprenant que déroutant, n’est que le point final d’une aventure qui aura vu Kurdy céder à ses plus bas instincts : la quête de l’argent facile.

En dépit de l’apocalypse atomique qui a fait de notre monde un vaste champ de ruines, l’argent régit toujours autant les rapports humains, signe que certains fondements de nos sociétés ont perduré. Bien que marginalisés, Jeremiah et Kurdy sont également soumis à cette quête de liquidité qui passe par la recherche d’un travail, véritable leitmotiv de la série. Des deux hommes, Kurdy demeure le plus réfractaire à cette « obligation », cherchant toujours le moyen de gagner de l’argent facile, et peu importe si c’est au prix de plans tarabiscotés. D’ailleurs, alors que Jeremiah s’échine –avec succès– à leur trouver un emploi, le sieur Kurdy préfère picoler dans le bar d’un luxueux motel. Sa légèreté coutumière, d’ordinaire source d’amusement pour le lecteur prend ici une dimension nouvelle puisqu’elle plonge ni plus ni moins Jeremiah dans les ennuis jusqu’au cou. Kurdy retrouve pour l’occasion un peu de son individualisme d’antan, même s’il n’oublie pas complètement Jeremiah. Disons qu’il ne se soucie guère des conséquences que son plan ménagé à la va-vite peuvent avoir sur Jeremiah, ce dernier se retrouvant par amitié dans l’œil du cyclone, autrement dit au prise avec un père éploré, grandement inquiet sur le sort de sa fille bien aimée. Certes par le passé, Jeremiah s’était déjà mis dans des situations compliquées à cause de Kurdy. Néanmoins, il le faisait en connaissance de cause, souhaitant avant tout sauver la vie de son ami. Dans le cas présent, il a toujours un train de retard, ne saisissant les tenants et aboutissants que trop tard. Tout en colère rentrée, on sent qu’il ne suffirait de pas grand-chose pour que Jeremiah explose. Il en résulte une tension palpable que les décors étouffants de ces marais obscurs rongés par une végétation omniprésente et vindicative, et peuplés d’êtres étranges qui ne semblent faire qu’un avec elle ne font qu’accroître. Comme à son habitude, Hermann se plaît à dessiner une nature particulièrement hostile, prompte à engloutir les vestiges du monde des hommes. Et sans trop s’avancer quant à la véritable nature des êtres qui peuplent ces marais aux allures d’enfer, il laisse entendre que ce pourrait bien être des hommes qui ont fini par communier avec leur environnement au point d’en faire partie intégrante et de pouvoir communiquer avec lui. Ce n’est pas le cas de Jeremiah et Kurdy, qui ne sont que de passage partout où ils passent. Toutefois, en l’espace de 5 cases (p.46), Hermann parvient à nous faire ressentir le profond changement qui s’effectue dans l’esprit de son héros. Passant la nuit aux côtés d’une Léna Toshida fiévreuse suite au profond choc qu’a occasionné le décès de son père, il esquisse des gestes tendres et empreints d’affection pour cette jeune fille qui est en train de vivre le même désarroi qu’il a connu après l’attaque de sa communauté. La jeune pimbêche capricieuse des premières planches s’est évanouie au profit d’une femme seule et fragile que Jeremiah a décidé de protéger. Il fallait bien qu’un jour une femme se mette entre les deux compères, et c’est désormais chose faite. Et l’ironie de la chose c’est que sans Kurdy et ses plans foireux, Jeremiah n’aurait jamais rencontré Lena, et n’aurait peut-être jamais envisagé de se poser. Mais ça, c’est une autre histoire…

Au détour d’un épisode classique et parfaitement rythmé, Hermann annonce ni plus ni moins qu’un probable changement d’orientation de sa série. Le bourre-pif final que Jeremiah assène à Kurdy, avant de partir à l’horizon dans un plan éminemment westernien, nous laisse tout aussi groggy. Imaginez un peu une aventure d’Astérix sans Obélix, ou de Tintin sans Milou ? Impensable ! Et bien c’est pourtant l’impensable que nous offre Hermann, prouvant qu’il a décidément plus d’un tour dans son sac.

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